David Dufresne : Carnet d’un confiné

AVANT-PROPOS : les articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » ne représentent pas les positions de notre tendance, mais sont publiés à titre d’information ou pour nourrir les débats d’actualités.

SOURCE : Blog de David Dufresne

MERCREDI 18 MARS 2020, JOUR 3

MATIN. Je découvre la vie de mes voisins, ceux côté rue, et ceux côté cour. Je n’ose regarder vraiment leur intérieur, mais je sens que ça vient. Accrocher son regard, pour détourner ses angoisses.

Le Monde donne des conseils pour nettoyer nos portables. Ici comme ailleurs, les riches ont un avantage. Les riches possèdent des téléphones semi étanches, qui acceptent l’humidité ; encaissent l’alcool ; Apple me rassure, je fais partie des nantis avec un modèle à la pointe de l’hygiénisme 2020. Les pauvres, eux, n’ont qu’à se toucher la mort.

La surveillance de masse, elle, ne fait pas de distinction. Elle frappe partout, dans les résidences secondaires, comme dans les cités, à Paris comme à Berd’huis, elle le fait pour la pire des raisons, celle qui rend suspect quiconque la critique : elle le fait pour notre bien.

A Washington, l’administration Trump négocie déjà avec les GAFA. L’enjeu : collecter les données de géolocalisation des smartphones afin de cartographier la propagation de la maladie. Données anonymisées. Bien sûr.

Bien sûr.

En Israël, dit-on, le Shin Bet brasserait déjà les datas de géolocalisation des mobiles pour traquer les malades testés positifs au Covid-19. Et identifier leurs « contacts » au gré de leurs déplacements. Un SMS, et c’est la quarantaine.

En Lombardie, le vice-président Fabrizio Sala révèle que 40% des habitants n’ont pas respecté les consignes, qu’ils sont sortis de chez eux, exodes ou promenades, et que s’il le sait, c’est parce que les opérateurs de téléphone savent tout.

Terrible confinement, terribles piétinements. A Paris, le gouvernement annonce un « État d’urgence sanitaire », lui qui, jamais, ne s’est soucié véritablement des hôpitaux ; lui qui, jamais, ne s’est comporté véritablement en État, expédiant le fond pour maltraiter les urgences. Des juristes s’inquiètent des restrictions des libertés à venir qui, on le sait, on l’a vu, resteront en vigueur, aussi, après. Il est plus dur de retrouver une liberté que de défendre celle qui existe. En France, l’État d’urgence permanent se construit peu à peu, sous nos yeux, pas par putsch, mais par poussées.

APRES MIDI. Sur Twitter, je relaie la vidéo d’un policier. Il est assis, au volant de sa voiture, manifestement à l’arrêt. Sa radio crachote les consignes : « Sur instruction, nous demandons à tous les effectifs employés sur le terrain de retirer leurs masques de protection  ».

Chez les syndicats, la colère gronde. Majoritaires, comme minoritaires, ils réclament un peu plus d’égard. Eux que Castaner désignait il y a peu comme les remparts de la République face aux manifestants, les voilà soldats en première ligne de la guerre sonnée par Macron. Sans protection. Ils annoncent le chaos, s’ils devaient être tous placés en garde à vue médicale. Dans l’après midi, un des syndicats menace de faire valoir son droit de retrait. Quelques heures plus tard, des CRS du Rhône, de l’Ain et de l’Isère, exécutent la menace.

Pendant tout ce temps, je n’arrive à rien de concret, incapable de me concentrer sur autre chose que l’info en conoracontinue, hypnotisé par le déluge de notifications, de reloads, trente onglets ouverts en permanence.

A 20h, ensemble, à nos fenêtres, côté rue, et côté cour, on applaudit toubibs et infirmiers. Du bruit avec nos mains, ces tueuses.

Moral du jour : 7/10 
Ravitaillement : 8/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

MARDI 17 MARS 2020, JOUR 2

SOIRÉE. Trois Krishna dans ma rue, avec des tambourins. Je les écoute, sûres d’elles, terriblement inconscientes, une nouvelle ère de la Terre commencechantent-elles, tous sourires. Le bruit sourd de leurs peaux remplit l’espace, c’est Paris moyen âge.

Au téléphone, un ami m’annonce son programme. 45 jours, 45 bouteilles.

Sinon, moral du jour : 8/10
Ravitaillement : 9/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

APRÈS MIDI. Sur BFM TV, parade du Préfet Lallement. Il arbore sa petite tenue des grandes tournées. Casquette rigide, écusson BRAV en étendard, sur le bras gauche, et corps qui panoptique plus qu’il ne se déplace : Lallement maraude au sommet de sa fonction, chefaillon d’une guerre civile autorisée par son supérieur Macron. Redoutable Lallement, cadré sans façon à la façon de novembre (« nous ne sommes pas dans le même camp »), par la même télé, la même caméra, comme un persiste-et-signe ; ses propos du jour voudraient sonner comme du triomphe : « Vous me connaissez, je vais faire comprendre assez vite les consignes. Rien n’est compliqué pour nous : on nous a expliqués que les manifestations étaient très compliquées pour nous, on nous a expliqués que toute une série de choses était épouvantable… »

Au même moment, l’ancienne ministre de la santé se reflète dans Le Monde. Agnès Buzyn accuse à mots couverts Macron et Philippe de ne pas l’avoir entendue. Mêmes techniques d’une même lâcheté : prétendre que les discours d’hier étaient infondés (les manifestations, c’était pas si compliqué ; ce qui est né en Chine resterait en Chine) pour valider la vérité volage du moment. Tabler sur notre amnésie, et notre sidération, pour que ces guerriers s’exonèrent de leur responsabilité demain.

Ces mutilés d’hier, en un sens, annonçaient les sacrifiés d’aujourd’hui. Les armes de guerre d’hier sont désormais validées pour cause de virus. Les restrictions des libertés de 2018/2019 servent, celles, sanitaires et nécessaires, de 2020. C’est d’habitude, et d’acceptation, dont notre confinement est l’enjeu. C’est d’eux qui seront ou non objets politiques quand le Corona sera terrassé.

MATIN Ce matin, en boucle, les speakers télé et radio se repaissent du mot guerre. Ils le répètent, à l’envi, en faisant des ronds, comme un grand mot, trop gros pour eux, comme le Président hier, et son second, Castaner. On dirait des gamins qui attendent l’enrôlement. Ces présentateurs frémissent à l’idée d’avoir enfin quelque chose d’important à faire. La fonction créé l’uniforme. Guerre. Guerre. Guerre. Il y a quelque chose de touchant dans ces rouages de la propagande.

LUNDI 16 MARS, 22h30, JOUR 1

SOIR. Place Beauvau, Christophe Castaner se donne de grands airs, mais bute un peu sur les mots qu’il lit. Plusieurs fois, il annonce qu’on pourra promener son chien.

Sans chien, nous laisse-t-il entendre que c’est, nous, qu’il envoie promener ?

Ce soir, le ministre joue les grands soirs, il s’accroche à son texte comme à un sauf-conduit ; cette pandémie épouvantable, c’est, aussi, pour lui, une attestation inespérée à rester à domicile, au ministère.

Il annonce que violer l’interdiction de déplacement pourra être sanctionné dès demain midi d’une contravention de 38 € (1e catégorie), avec une augmentation prévue à 135 € (4e catégorie). Ce que le ministre ne dévoile pas, c’est son inspiration : cette augmentation se calque sur le modèle des interdictions de manifestation type #GiletsJaunes. Interrogée par Mediapart, l’historienne Celia Miralles Buil nous l’avait rappelé dimanche : « Les épidémies sont marquées par un accroissement du pouvoir militaire »

MATIN Décision est prise. On reste en ville. Sur Twitter, ce matin, un beau débat. Je rêvais d’un long voyage en moto, vers le soleil maternel. Les réponses ont fusé. Voyager c’est propager.

Sinon, moral du jour : 8/10
Ravitaillement : 10/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 929 Mbps


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