La Chauve-souris et le capital : le “léninisme écologique” à la lumière du Covid-19

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SOURCE : NPA

Julien Salingue
Revue L’Anticapitaliste n°120 (novembre 2020)

L’auteur de l’Anthropocène contre l’histoire (la Fabrique, 2017) et de Comment saboter un pipeline (la Fabrique, 2020) récidive, et c’est une bonne nouvelle. Dans la Chauve-souris et le capital, Andreas Malm, géographe marxiste suédois, actualise sa démarche et ses analyses écologistes au moyen d’une « enquête » sur le Covid. Un réquisitoire contre les conséquences des destructions environnementales consubstantielles au capitalisme, doublé d’une réflexion et de propositions stratégiques, dans la lignée des précédents ouvrages de l’auteur.

« Ce monde pourrait être laissé tranquille »

Déforestation, commerce des animaux sauvages, circulation accélérée des personnes et des marchandises : pour Andreas Malm, l’émergence et la diffusion de l’épidémie de Covid-19 porte le sceau du capitalisme mondialisé. L’auteur relate ainsi les effets de la déforestation, qui provoque de brutaux déplacements d’espèces animales, et multiplie les lieux de « rencontres » improbables entre espèces, qui sont autant de foyers propices à la constitution et à la diffusion de nouveaux virus. Des virus qui atteignent de plus en plus, et de plus en plus rapidement, les êtres humains, du fait de leur présence accrue dans des zones où ils sont au contact d’espèces « sauvages », mais aussi du commerce lucratif des animaux dits « de brousse ».

Au total, et ce contrairement à ce que voulaient nous faire croire les adeptes de la « fin de l’histoire » et du progrès continuel que représenterait le capitalisme, on assiste à un regain des épidémies. « Il est pour ainsi dire logique que de nouvelles maladies étranges surgissent du monde sauvage : c’est précisément au-delà du territoire des humains que résident des pathogènes inconnus. Mais ce monde pourrait être laissé tranquille. Si l’économie actionnée par les humains ne passait pas son temps à l’assaillir, à l’envahir, à l’entailler, à la couper en morceaux, à le détruire avec un zèle frisant la fureur exterminatrice, ces choses n’auraient pas lieu. Bien à l’abri parmi leurs hôtes naturels, les agents pathogènes n’auraient pas à bondir vers nous. » Le Covid-19 a fait le saut.

« On nous a toujours dit que nous étions irréalistes »

Andreas Malm interroge également les stratégies mises en œuvre par les gouvernements pour tenter de freiner la diffusion de l’épidémie de Covid. Implacable constat là encore : le branle-bas de combat international s’explique par le fait que ce sont les pays capitalistes les plus riches qui ont été rapidement l’épicentre de la pandémie. Les mesures draconiennes mises en place (couvre-feu, confinement, etc.), imposées par l’état de délabrement des services de santé, sont analysées comme autant de décisions visant à éviter de véritables scandales sanitaires (hôpitaux débordant de malades de pouvant être accueillis, centaines de milliers de morts), mais aussi comme autant de démonstrations de l’égoïsme des pays riches, capables de prendre des mesures radicales uniquement quand « leurs » populations sont concernées.

Dans un stimulant parallèle avec la lutte contre le changement climatique, Malm montre ainsi que les mesures prises au printemps, jusqu’à la quasi-interruption de toute vie économique, constituent un précédent à prendre au sérieux. Depuis des années, on explique à celles et ceux qui luttent contre le changement climatique que leurs revendications manquent de toute forme de « pragmatisme » et qu’elles représenteraient des pertes économiques telles que le monde ne s’en relèverait jamais. Et pourtant : « Personne n’a jamais proposé de mettre le capitalisme sur “pause” du jour au lendemain pour sauver le climat. Personnes n’a suggéré de réduire les émissions [de gaz à effet de serre] d’un quart en trente jours — la revendication d’une baisse de 5 ou 10 pour cent par an paraissait d’un extrémisme inacceptable. Personne n’a soutenu que l’humanité devait être mise sous couvre-feu. […] Et pourtant, on nous a toujours dit que nous étions irréalistes, idéalistes, rêveurs ou alarmistes. »

« Léninisme écologique »

Dans la dernière partie de l’ouvrage, Andreas Malm revient sur l’attitude des révolutionnaires russes, et notamment de Lénine, face à la « catastrophe imminente » liée aux conséquences de la Première Guerre mondiale : « La guerre a engendré une crise si étendue, bandé à tel point les forces matérielles et morales du peuple, porté des coups si rudes à toute l’organisation sociale actuelle, que l’humanité se trouve placée devant cette alternative : ou bien périr, ou bien confier son sort à la classe la plus révolutionnaire, afin de passer aussi rapidement et radicalement que possible à un mode supérieur de production1 ». Pour l’auteur, les militantEs écologistes anticapitalistes devraient aujourd’hui actualiser une telle démarche, en expérimentant un « léninisme écologique » vu comme une« boussole de principes », qui assume une radicalité et une posture d’urgence liées à l’imminence de la catastrophe finale, défende le caractère éminemment conflictuel des revendications écologiques et l’impossibilité de parvenir à des compromis avec les capitalistes, en se situant dans une démarche de classe… et de mobilisation.

  • 1.V.I. Lénine, « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer », dernier chapitre (1917).

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