En dix ans, de 1939 à 1949, Industriels et Financiers ont détruit le pouvoir syndical

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SOURCE : Les crises

Par Jacques-Marie Bourget

À notre époque, celle de l’à peu près et du mélange de mensonges qui fait vérité, il semble un peu ridicule et vieux monde de parler des dictionnaires. Pourtant, les livres d’Annie Lacroix-Riz sont comme des dicos, des bouquins qu’il faut avoir sur l’étagère, car ils recèlent la grammaire de l’Histoire. Dans le passé, un Petit Larousse Illustré était le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un tout juste titulaire du Certificat d’Etudes Primaire. L’impétrant en avait pour la vie, avec en plus des pages roses en latin.

Des livres, comme ceux de cette historienne de combat, il faut donc les avoir à portée de main. Vous lisez quelque part – ou vous entendez dire – que les luttes ouvrières auraient subi « une déconfiture », alors vous plongez dans « Scissions Syndicales, Réformisme et Impérialismes Dominants », le dernier opus de Lacroix-Riz sorti chez Delga, et vous découvrez, archives à l’appui, ce que signifie « le travail d’historien ».

Septembre 1895 – Création de la Confédération Générale du Travail (CGT)

La faiblesse du titre n’enlève rien à la force du contenu : le capitalisme des années 1940, avec en premier de cordée celui d’Amérique, a écrasé le mouvement syndical en Europe. Les coupables sont en nombre et figurent dans l’index des noms, à la fin de l’ouvrage.

De 1939 à 1949, ces derniers ont trahi la République et ont participé à nous conduire au déclin, à la montée de la misère et aux profits toujours plus grands. Page après page, on découvre la pathétique description de la victoire de l’argent contre la sueur ouvrière.

L’histoire des syndicats est une suite de querelles parfois violentes, qui remonte bien avant leur légalisation en 1884, avec la lutte idéologique entre Marx et Proudhon.

Au début du XXe siècle, le mouvement ouvrier se cristallise autour de la CGT, non exempte de guerres internes. Et l’unité de façade est en mauvaise passe avant 1914, ce dont témoignent les déchirements du congrès d’Amiens en 1906, où les « guesdistes » (officiellement marxistes) et les antimarxistes s’écharpent. L’entrée en guerre qui a été approuvée par la majorité conduite par Léon Jouhaux, tue ce semblant « d’agir ensemble. »

1er mai 1906 – Devant la Bourse du Travail à Paris pour la journée de 8 heures de travail

Avec la boucherie puis la révolution soviétique, la rupture est consommée entre « réformistes » et « révolutionnaires ». En 1921, par une manipulation rarement observée, Jouhaux parvient à virer les « unitaires » alors qu’ils sont en marche pour conquérir la majorité au sein de la CGT. Une manœuvre réussie avec l’aide du patronat et de l’État français, mais aussi de la Fédération syndicale internationale d’Amsterdam, contrôlée par ses amis américains.

Léon Jouhaux – Secrétaire général de la CGT de 1909 à 1947

Pulvériser une CGT, même blessée mais toujours peuplée de communistes et qui demeure le principal syndicat, reste l’objectif de la haine patronale. Surtout qu’en Allemagne avec le National-Socialisme et qu’en Italie avec le Fascisme, on observe des contre-exemples où le « bonheur ouvrier » passe par l’ordre militaro-capitaliste et non par l’hérésie rouge et syndicale.

En Europe, le capitalisme sans frontière engage une guerre totale contre toute organisation syndicale capable d’être un contre-pouvoir. Pour les industriels et financiers allemands, américains aussi, il y a urgence à écraser les salaires, à durcir les conditions de production.

Pour abattre la résistance ouvrière, on va la diviser, c’est le modèle français. Le plus souvent par la corruption de quelques leaders. La propagande promue par le nationalisme européen est si bien ajustée que même les nazis s’y mettent.

Certes le capitaliste allemand est satisfait si l’ouvrier français est ligoté, mais il fait mieux. Ainsi, des missionnaires nazis vont réussir à convaincre une partie du prolétariat français aux vertus du « pacifisme ». En réalité Hitler, dont on connait « l’appétit » pour la paix, demande aux ouvriers de lui tenir la porte ouverte pour l’invasion de demain. L’opération a bien marché et a commis de gros dégâts. Récompensés, des syndicalistes se retrouvent fonctionnaires de Vichy.

Sachant qu’après juin 1941 et l’engagement de l’Union Soviétique dans la guerre, Hitler allait perdre la guerre, les États-Unis ne cessent en tous domaines de préparer notre avenir d’Européens.

Dès 1944 et la Libération, Washington est dans les plots de départ afin de détruire toute renaissance d’unité syndicale. Une gigantesque corruption du syndicalisme « modéré » va assurer la victoire, celui du coin glissé afin de fendre le bloc. Une entreprise conduite à bien grâce aux dollars du Plan Marshall. La même potion est infligée aux syndicalismes britannique et allemand.

Le chemin est sans épines puisque la rapide et opportune naissance de la « guerre froide » va faire argument. Les apôtres du libéralisme disent aux ouvriers : « vous n’êtes pas des syndiqués mais simplement des otages du Parti Communiste ». Avoir une carte de la CGT, c’est « voter Staline », un slogan forgé par les relais des services américains.

C’est bien sûr la SFIO qui a tendu la main au patronat. Un lobby qui a démontré sa « sagesse » et son « goût de la paix » en préférant Hitler au Front Populaire… Tractions de grosses ficelles du type IVe République, puissants financements, promesses de postes flatteurs : l’unité syndicale éclate.

En 1947 et sous une pluie de dollars nait « Force Ouvrière », un syndicat « apolitique et raisonnable ». Léon Jouhaux, le traître qui a conduit « sa » CGT à l’abattoir, a réussi l’affaire de sa vie. En 1951, il est même récompensé du Prix Nobel de la Paix.

19 décembre 1947 – Scission CGT-FO

Le capitalisme a gagné une bataille qui va le conduire à gagner la guerre. Il suffit de regarder le champ sans combat d’aujourd’hui, où les responsables syndicaux se retrouvent « convoqués » à l’Élysée comme la cinquième roue du carrosse…

L’ouvrage d’Annie Lacroix-Riz s’intéresse tout particulièrement à la période 1939-1949, une période essentielle pour le mouvement ouvrier. A la lecture, les bassesses et les trahisons se multiplient, celles du « courant munichois » de la CGT.

A sa tête déjà avant-guerre, on trouve un certain Léon Jouhaux, anti-communiste compulsif et « pacifiste » frénétique (contrairement à 1914 où il fut si « patriote » !). Prudent, il délègue à son coadjuteur, René Belin, la charge de structurer un pan de la CGT, une sorte de CGT-bis, capable de brandir bientôt le drapeau de la collaboration.

René Belin – secrétaire général adjoint de la CGT à partir de 1933

Pour exprimer sa doctrine, il ne manque pas de moyens et parvient à imprimer sans problème l’hebdomadaire « Syndicats » décrivant une forme de paix allemande. Originaire de la classe ouvrière, Belin profitera le « l’ascenseur social » de Vichy en devenant ministre du Travail et de la Production nationale de Pétain. Il signera également les lois anti-juives du 3 octobre 1940, et décèdera dans son lit, gracié en 1949.

Dans le premier chapitre de son livre, Annie Lacroix-Riz se livre à une réflexion sur « L’étrange défaite », l’ouvrage fondamental de l’historien Marc Bloch qui, dès 1940, avant d’être exécuté en 1944, a le courage de dresser le bilan du fiasco français de 1939.

Au tableau du déshonneur, Bloch cloue en première ligne les militaires. Lui-même mobilisé, il a vécu à bout portant les épisodes accablants de la « drôle de guerre » où il a pu mesurer l’inanité du commandement. Bloch fustige aussi une droite qui a refusé de « s’informer sur le monde », « la haute bourgeoisie appuyée par la finance et la presse », considérant donc Hitler comme un bienfait ou un moindre mal.

La gauche n’est pas épargnée puisque Bloch stigmatise les ouvriers « trop bien payés et pas assez mobilisés dans l’effort de guerre ». Pour Lacroix-Riz, ce dernier propos de l’intellectuel « est injuste » : le « sabotage » qu’il dénonce « est essentiellement le fait de ceux-là qui, à l’intérieur de la CGT, avaient choisi Hitler ».

C’est un Marc Bloch faussement étonné qui avait écrit : « Les chefs des principaux syndicats qui comptaient parmi les puissances de la République se sont, en une alliance étrange, rencontrés sur les routes de la capitulation avec les ennemis de leur classe et de leurs idéaux ».

La guerre terminée, toute l’équipe dirigeante de la CGT, celle regroupée derrière le journal « Syndicats », est recyclée par le patronat. « Plus jamais ça », l’objectif est de poursuivre la lutte « contre l’hydre marxiste ».

Reste qu’amputée de ses « renégats », la CGT, celle qui a refusé Vichy, va fournir un glorieux contingent à la Résistance. Parmi les 27 fusillés de Châteaubriant, on compte sept secrétaires de Fédérations de la Confédération : Désiré Granet, Jean Grandel, Charles Michaels, Jean Poulmarc’h, Henri Pourchasse, Jean-Pierre Timbaud et Jules Vercruysse. Et les autres, sans carte de la CGT en poche, étaient des communistes.

Le groupe de 27 otages (sur 48) qui seront fusillés le 22 octobre 1941 – parmi eux, Guy Môquet, jeune communiste de 17 ans (debout, le cinquième à droite).

Pourtant, en 1945, toutes ces vies perdues ne pèsent rien au moment de laisser place à un nouveau pouvoir syndical. Le bruit des dollars couvre les échos du peloton d’exécution, nous démontrant qu’une bonne guerre n’est jamais mauvaise pour le capitalisme…

Annie Lacroix-Riz, « Scissions syndicales, Réformisme et Impérialismes Dominants 1939-1949 », éditions Delga

 


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