Éternel retour et crépuscule des idoles: comprendre vraiment la pensée de Nietzsche avec Patrick Wotling

AVANT-PROPOS : les articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » ne représentent pas les positions de notre tendance, mais sont publiés à titre d’information ou pour nourrir les débats d’actualités.

SOURCE : Marianne

Patrick Wotling, historien de la philosophie et traducteur, vient de préfacer « Œuvres » de Friedrich Nietzsche, un recueil contenant les textes les plus importants du philosophe allemand. Il revient avec nous sur son œuvre, trop souvent mal compris.

Éternel retour et crépuscule des idoles : comprendre vraiment la pensée de Nietzsche avec Patrick Wotling

Il y a des penseurs dont il impossible de coller une étiquette politique, sous peine de les affadir. C’est le cas de Nietzsche, que le nazisme a tenté de récupérer – au prix d’énormes falsifications de sa sœur – et qui a paradoxalement inspiré une partie de la gauche radicale (Michel Foucault, Gilles Deleuze ou plus récemment Michel Onfray). Beaucoup lu et commenté, le philosophe et poète demeure pourtant largement incompris, la faute peut-être à une trop grande originalité dans le style comme dans la forme. Patrick Wotling, qui lui a consacré de nombreux ouvrages et qui vient de préfacer ses œuvres nous aide à faire la lumière sur cet intellectuel majeur du XIXe siècle.

Marianne : Pourquoi publier les œuvres de Nietzsche. Comment ont été sélectionnés les textes ?

Patrick Wotling :L’idée de ce volume est de rassembler et d’offrir au public sous une forme aussi accessible que possible, en un seul livre, les œuvres de la maturité du philosophe, dans les traductions les plus récentes. On y trouvera donc l’ensemble des textes allant du Gai savoir (1882) aux ultimes écrits de 1888, dernière année de la production de Nietzsche (Crépuscule des idolesLe cas WagnerL’antéchristEcce Homo). Cette édition se propose de fournir à toute personne, philosophe ou non philosophe, intéressée à un titre ou un autre par la pensée de Nietzsche, la traduction la plus précise possible de tous ses textes majeurs, allégée de l’appareil de notes et de commentaires que le lecteur soucieux de poursuivre son approche sous une forme plus spécialisée trouvera dans les volumes GF correspondants. La visée de ce livre est donc de faciliter au maximum la découverte de la pensée nietzschéenne et la fréquentation directe et personnelle des textes pour toute personne curieuse d’aborder cet univers sans équivalent.

Comme vous le rappelez, Nietzsche est philologue de formation et a une connaissance relativement faible de l’histoire de la philosophie. En est-il moins philosophe ?

Nietzsche commence en effet sa carrière à l’université de Bâle, en Suisse, comme professeur de philologie classique (nous dirions en France de Lettres classiques), spécialiste de la langue et de la culture grecques. Il convient donc de distinguer. S’il n’a pas suivi le cursus standard des étudiants se destinant d’emblée à la carrière philosophique, il a en revanche une connaissance extrêmement poussée de l’univers de la pensée antique, et donc des caractéristiques rassemblées dans l’idée de philosophie dès la naissance de celle-ci. Et, plus important encore, la philologie lui enseigne une rigueur méthodologique extrême dans le traitement des textes, leur lecture et leur interprétation, qu’il va appliquer aux textes des philosophes.

Cette rigueur dans l’examen le pousse à remarquer des déficiences extrêmement fréquentes dans la manière de procéder des philosophes : il s’avère à l’examen que tout en revendiquant hautement l’exigence de ne rien admettre qui ne repose sur des justifications rationnelles, les philosophes ont laissé passer des préjugés (très subtils il est vrai) qu’ils n’ont ni repérés ni interrogés. Le geste fondamental de Nietzsche sera donc de travailler à mettre vraiment la philosophie en accord avec ses propres exigences – enfin, car en toute rigueur, comme il répète, il n’y a jamais encore eu de véritables philosophes. On voit bien dans ces conditions qu’il y a une différence majeure entre l’étendue de la connaissance des doctrines philosophiques antérieures (et en effet, on peut parfois soupçonner Nietzsche de connaître imparfaitement certaines doctrines), et la compréhension de la tâche philosophique elle-même. L’érudition n’est certes pas la pensée. Encore moins la rigueur.

Nietzsche a une écriture très poétique et aime les aphorismes. Cette forme, qui fait qu’il est plaisant à lire, rend-elle plus compliquée la compréhension de ses idées ?

C’est certain, et ce d’autant plus que cela répond du reste à une volonté claire de la part de Nietzsche, qui veut sélectionner son lecteur. Compliquer l’entrée dans sa pensée doit en effet permettre de n’y laisser vraiment accéder que les esprits portés par une volonté sincère de comprendre, qui seront prêts à concéder les sacrifices (temps, efforts…) requis pour décrypter une pensée à la fois très novatrice et très exigeante. Ordinairement, c’est d’abord la technicité des philosophes qui fait obstacle leur compréhension.

Chez Nietzsche, tout au contraire, la langue, magnifique au demeurant, évite toute technicité et donne l’illusion d’une accessibilité immédiate. Mais la difficulté est ailleurs : et d’abord, comme vous le suggérez juste titre, dans la fragmentation et la dispersion de l’information, ainsi que dans le caractère métaphorique de l’expression. Nulle déclaration ne donne jamais dans la transparence la totalité de sa réflexion sur un sujet, quel qu’il soit. Un travail, qui prend vite des dimensions titanesques, de rapprochement et de rassemblement des textes, de récapitulation des perspectives, mais aussi de déchiffrage prudent, est indispensable, caractéristique sans équivalent chez la plupart des autres philosophes.

Des auteurs allant de l’extrême gauche à l’extrême droite se sont revendiqués de Nietzsche. Comment l’expliquer ? Le philosophe est-il enfermable dans un camp politique ?

Nullement ; et d’autant moins que Nietzsche se proclame continûment « apolitique », et que sa pensée se fonde sur une critique radicale de la politique au sens courant du terme, décriée comme une forme de « prostitution de l’esprit ». Nietzsche entend par là dénoncer, en dépit de l’importance qu’elle-même cherche  à se donner, la superficialité de la politique. En d’autres termes, celle-ci ne va pas au-delà de la gestion de l’immédiat. Elle est en effet elle-même tributaire des choix axiologiques qui constituent, eux, le socle fondateur d’une civilisation, et déterminent réellement la forme que prend la vie humaine.

Ces valeurs la conditionnent intégralement, et, du fait de cette subordination qui est la sienne, la sphère politique s’avère inapte à questionner, et plus encore à expertiser et le cas échéant à remettre en cause ces valeurs dont tout le reste dépend ; d’où la formule d’Ainsi parlait Zarathoustra : « Des pensées qui viennent sur des pattes de colombes mènent le monde. » Bruyante mais superficielle, la politique ne crée rien, elle est inapte à exercer une influence déterminante sur l’évolution de la vie humaine, notamment dans le sens de la santé et de l’épanouissement : ce qui doit précisément être la tâche du philosophe. Il convient d’ajouter que si quasiment tous les courants politiques du XXesiècle ont tenté à un moment ou un autre de s’approprier la pensée nietzschéenne, pour des raisons de prestige, ce ne put être qu’au prix de mutilations et de déformations considérables aisément repérables pour le spécialiste.

Rappelons par exemple que Nietzsche critique constamment le fanatisme, y compris sous les espèces de l’extrémisme politique, qu’il rejette en particulier le nationalisme de manière particulièrement virulente (Nietzsche est au contraire un fervent défenseur de l’idée européenne), et n’a pas de mots assez durs, notamment, pour condamner les mouvances ultra-autoritaires, et en outre xénophobes et antisémites, qui commencent à proliférer en Allemagne.

Nietzsche est connu pour son antichristianisme. Il estime pourtant que la modernité est caractérisée par le règne de la décadence et du nihilisme. Est-il réactionnaire ? Progressiste ? Antimoderne ?

Les notions de décadence et de nihilisme ne sont pas de nature politique chez Nietzsche, elles concernent le soubassement véritablement déterminant de toute culture (c’est-à-dire de toute forme d’organisation de la vie), à savoir la strate des valeurs. La sphère politique n’est qu’un des domaines rendus possibles et conditionnés par le type de valeurs en vigueur dans une société donnée, au même titre que les formes de connaissance, les types d’art, les régulations morales, les formes de vie religieuse, etc qui y prévalent. La qualification politique d’un philosophe véritable, qui opère au niveau axiologique, n’a donc guère de sens. C’est la raison pour laquelle Nietzsche, quand il aborde le champ politique, cherche avant tout à en montrer le caractère dérivé, à mettre en évidence l’absence de liberté des doctrines qui s’y développent, et restent toujours étroitement dépendantes, quelle que soit leur coloration, des valeurs ascétiques qui règnent sur l’Europe depuis Platon.

S’il critique les idéaux égalitaristes revendiquant le progressisme (ce qui ne l’empêche pas de considérer que la victoire de la démocratie en Europe est à terme une certitude), il critique tout autant, ce que l’on remarque moins en général, les doctrines et les idéologies relevant de l’ordre plutôt que du mouvement : si le progrès invoqué par les courants socialistes est une idée illusoire, les doctrines conservatrices, et plus encore réactionnaires, le sont tout autant : la nature même de la réalité implique que l’on ne stagne pas, qu’un retour en arrière est une impossibilité dans les termes ; à quoi Nietzsche ajoute une critique sévère de l’organisation de l’univers économique moderne, où prévaut l’égoïsme des possédants. On voit que la situation est infiniment plus complexe que ne le suggèrent les images simplificatrices qui ont fréquemment cours. On voit aussi pourquoi la tentation de récupération a pu être si forte d’un côté comme de l’autre de l’échiquier politique. Et pourquoi dans les deux cas, la condition essentielle était de dissimuler des pans entiers de sa pensée.

Comment définiriez-vous « l’éternel retour » ?

La première chose à rappeler au sujet de cette pensée est qu’elle n’est pas et ne se veut pas une connaissance, et encore moins une vérité : elle n’est ni une théorie cosmologique, ni une métaphysique de la temporalité, ni un prétendu savoir sur la structure de la réalité, et encore moins une doctrine de l’être, notion que Nietzsche a toujours ouvertement considérée comme vide. On ne peut en saisir le sens que si on la replace strictement dans le cadre de la problématique qui est celle de la philosophie selon Nietzsche : intensifier la vie, faire advenir une (ou des) forme(s) de vie humaine plus épanouie, plus intense, en un mot plus affirmatrice. Car selon le diagnostic de Nietzsche, les valeurs sur lesquelles s’échafaude la forme de vie qui prévaut en Europe depuis Platon rendent cette vie malade, lui font renier le corps et la vie sensible, qui est pourtant sa condition première, et l’entraînent dans une spirale suicidaire, finissant par propager la conviction que la vie n’a pas de valeur. Il s’agit donc pour Nietzsche de travailler à substituer des valeurs aptes à favoriser l’attachement à la vie, donc l’affirmation, aux valeurs de mort que platonisme puis christianisme ont imposées.

La doctrine de l’éternel retour se veut précisément la pensée la plus affirmatrice qui puisse se concevoir, du fait de ce qu’elle donne à penser : la répétition indéfinie, à l’identique, de notre vie, telle que nous la vivons, sans nulle possibilité d’en modifier quoi que ce soit, sans nulle échappée dans un au-delà transcendant. L’entreprise nietzschéenne a pour but de rendre cette pensée désirable (non d’établir sa vérité), de porter l’homme à vouloir revivre sa vie, au lieu d’aspirer à la fuir comme y incitent les doctrines ascétiques, tout particulièrement le christianisme. Il s’agit en d’autres termes de faire, à long terme, de cette pensée une valeur, en d‘autres termes une croyance fondamentale jouant le rôle de condition de vie fondamentale. Ce qui implique la mise en œuvre d’un dispositif très complexe, opérant en outre sur une période extrêmement longue. Le renversement des valeurs, s’il est possible, n’a rien d’une révolution éclair, ni d’une substitution instantanée.


Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut