Posadas, le trotskyste qui croyait au communisme intergalactique

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SOURCE : Contretemps

Grâce aux espoirs qu’il plaçait dans la socialisation entre humains et dauphins, en passant par ses affirmations selon lesquelles les OVNI étaient envoyés par des communistes extraterrestres, les croyances chimériques de J. Posadas sont aujourd’hui des légendes, et alimentent d’innombrables mèmes. Mais une nouvelle biographie suggère que le trotskyste argentin n’était pas une figure totalement aberrante – et explique pourquoi son optimisme révolutionnaire suscite aujourd’hui autant de vénération.

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Posadas (1912-1981) est l’un des trotskystes les plus célèbres – et les plus ridiculisés -, connu à la fois pour les sectes qu’il a baptisées en son honneur et pour son affirmation selon laquelle les OVNI étaient la preuve de l’existence de sociétés communistes dans d’autres galaxies. Sa conviction que la guerre nucléaire pouvait hâter l’avènement du communisme, ainsi que la xénophilie de Posadas – il avait bon espoir que les dauphins puissent être intégrés dans la nouvelle société – ont ces dernières années, alimenté sa légende par d’innombrables pages de mèmes, voire carrément par le LARPing[1] sous la forme du Posadist Caucus in the Democratic Socialists of America.

Pour A.M. Gittlitz, auteur d’un nouveau livre sur Juan  Posadas, cette vénération ironique du trotskyste argentin dit également quelque chose du moment politique que nous traversons. À une époque où il est difficile de croire en l’avenir, l’optimisme débridé de Posadas apparaît comme la caricature d’une conviction sincère et d’un sens pur de la croyance aujourd’hui presque perdu.

Dans son livre très documenté I Want to Believe : Posadism, UFOs and Apocalypse Communism, (« Je veux croire : Posadisme, OVNIs et communisme de l’apocalypse », non traduit en français), Gittlitz documente le côté le plus sérieux de l’activisme de Posadas dans le trotskysme latino-américain d’après-guerre, tout en suggérant que même ses affirmations les plus étranges n’étaient pas aussi détachées de l’ufologie de l’époque.

David Broder est le traducteur en anglais de l’essai de Juan Posadas « Les soucoupes volantes, le processus de la matière et de l’énergie, la science, la lutte de classes et révolutionnaire et le futur socialiste de l’humanité ». Il a évoqué avec Gittlitz l’intérêt de Posadas pour l’extraterrestre, de l’implication de ses camarades dans la révolution cubaine et de la façon dont il est devenu une légende en ligne.

 

David Broder : Tout d’abord, parlons de l’homme Posadas. Certains des commentaires cités dans le livre – notamment sa prédiction selon laquelle les blagues seraient « inutiles » sous le communisme – le font apparaître comme un personnage intensément ascétique, mais cela semble également lié à sa conception de l’engagement militant dans tout ce qu’il a de sérieux. Quel genre d’expériences formatrices a conduit Posadas à sa vision de l’organisation et de la « morale révolutionnaire » ?

A.M. Gittlitz : Son ascétisme provient d’une certaine interprétation de la conception de Lénine et Léon Trotsky d’un parti d’avant-garde discipliné, répandue au sein du Bureau latino-américain de la Quatrième Internationale. Mais une grande partie des éléments les plus sectaires et ses visions utopiques bizarres provenaient de sa propre personnalité.

Posadas, né Homero Cristalli, a grandi dans une pauvreté extrême avec (au moins) neuf frères et sœurs dans la classe ouvrière de Buenos Aires dans les années 1910 et 1920. Après la mort prématurée de leur mère, ils ont dû mendier des œufs à leurs voisins, faire des petits boulots pour quelques centimes et parfois vivre de bananes vertes pendant des jours. La malnutrition lui a laissé à la fois des problèmes de santé permanents et la conviction que nous devons consommer beaucoup moins que sous la norme capitalisme.

À vingt ans, son travail infatigable de distribution de journaux pour les jeunes socialistes a attiré l’attention du petit milieu proto-trotskyste de Buenos Aires, et il a été recruté comme organisateur syndical. Bien qu’il ne soit pas un intellectuel, son attention diligente aux tâches qui lui sont assignées font de lui un atout précieux dans le mouvement éclaté des communistes antistaliniens. Ce n’est que dans les années 1950, alors qu’il avait été nommé secrétaire du Bureau latino-américain (BLA), que certains membres du mouvement ont signalé que Posadas était maniaque, au sens psychiatrique du terme. Il exigeait de ses militants qu’ils se conforment à son propre style de vie, à savoir un sommeil limité et une interminable production, traduction et distribution de textes.

Lorsqu’on lui a refusé la direction de la Quatrième Internationale en 1961, et que le BLA a fait irruption dans sa propre Internationale, il a placé la « morale révolutionnaire » au centre du mouvement. Les relations sexuelles non procréatives, en particulier entre militants non mariés, ont été interdites. Posadas espérait que le désir sexuel disparaîtrait sous le communisme et que peut-être  la technologie remplacerait complètement le sexe, ce que reflétait le mariage sans sexe de Posadas.

Au début des années 1970, le « monolithisme » autoritaire et sévère de Posadas, ses textes de plus en plus étranges et la répression d’ampleur de son mouvement en Amérique latine ont conduit la plupart des jeunes et des ouvriers à quitter son Internationale. Puis vint l’expulsion du noyau intellectuel restant du mouvement – des marxistes sérieux comme Guillermo Almeyra et Adolfo Gilly. Les seuls qui restèrent étaient des jeunes militants qui avaient adhéré au socialisme sur la base des seuls textes de Posadas et qui avaient à peine lu Marx ou Trotsky.

Pour lui, la petite taille et l’inexpérience de son mouvement étaient une vertu – car ces militants pouvaient parfaitement se transformer en relais de ses idées auprès des dirigeants des États ouvriers qui, pensait-il, allaient construire la société communiste après la troisième guerre mondiale qui ne manquerait pas de survenir. La vie en communauté, la soumission à un leader charismatique, les prédictions de l’apocalypse, les séances d’autocritique abusives, un engagement sans cesse plus contraignant,  la séparation des militants de leur partenaire et de leur famille, et le fait de choisir des jeunes militantes comme partenaires sexuels, font qu’il est juste de qualifier le Posadisme de secte. Mais par rapport à des dizaines d’autres organisations léninistes de l’après-guerre, de tailles diverses, ces caractéristiques ne sont en aucun cas uniques.

 

David Broder : Posadas a joué un rôle important dans le trotskysme latino-américain, en particulier durant la période de la Révolution cubaine. Ses disciples sont cependant entrés en conflit ouvert avec le Che Guevara et avec Fidel Castro. Pouvez-vous nous parler du rôle qu’ils ont joué, de la place que la lutte de guérilla avait dans la pensée de Posadas et des raisons pour lesquelles cette relation s’est effondrée ?

A.M. Gittlitz : Les trotskystes sur le plan international étaient sceptiques à l’égard de la révolution de Castro tout au long des années 1950, mais le petit cercle des trotskystes cubains était composé de partisans enthousiastes de la révolution cubaine. Certains avaient combattu dans les montagnes de Guantanamo, et l’un d’eux était un proche camarade de Castro, qui avait navigué avec Fidel à bord du Granma en 1956. Après la révolution, ils ont rapidement formé le Partido Obrero Revolucionario (Trotskista) (POR(T)) sous l’égide du BLA de Posadas, et ont été autorisés à utiliser la radio d’État pour organiser leur premier congrès. Ils ont commencé à organiser un solide réseau dans toute la classe ouvrière cubaine, militant pour la création de soviets, la nationalisation de l’industrie et l’expulsion de la base militaire nord-américaine de Guantanamo.

Le Partido Socialista Popular (PSP), aligné sur les Soviétiques, a rapidement identifié le POR(T) comme une menace pour la révolution.

L’URSS espérait que Cuba suivrait sa politique de « coexistence pacifique » avec les Etats-Unis. Mais sur de nombreuses questions, Castro et Guevara se sont rapprochés du radicalisme du POR(T), défiant les États-Unis en nationalisant des dizaines d’industries et de services publics en 1960.

Les premières tentatives de répression des trotskystes par des agents du PSP ont été déjouées par Ernesto Che Guevara. Mais après l’invasion de la Baie des Cochons en 1961 et la crise des missiles de 1962, le POR(T) a continué à développer sa rhétorique belliciste, contre la politique de détente de l’Union soviétique. Castro a ainsi donné carte blanche au PSP pour réprimer les trotskystes jusqu’à ce que presque tous ses membres soient arrêtés.

Dans ce contexte les posadistes ont continué à soutenir Castro au niveau international – mais surtout, ils ont soutenu Che Guevara. Adolfo Gilly a écrit dans la revue Monthly Review que les mesures politiques prises par Guevara en tant que ministre de l’industrie étaient réellement anticapitalistes. Elles s’appuyaient sur une force de travail disciplinée motivée par un enthousiasme révolutionnaire à l’inverse des initiatives capitalistes d’ »autogestion des travailleurs »fomentées par le ministère de l’agriculture dirigé par le PSP. Au plus fort de l’affrontement, les posadistes ont été impressionnés par le fait que Guevara déclarait souvent que la guerre nucléaire pourrait être un mal nécessaire pour vaincre l’impérialisme – et voyait dans sa conception du foco de la guérilla une variante tiers-mondiste du soviet, le conseil ouvrier. Posadas a expérimenté cette idée au Guatemala, où il est devenu la figure de proue idéologique des rebelles du MR-13, les poussant à former des conseils paysans révolutionnaires armés partout où le pouvaient.

Lorsque Guevara a démissionné du gouvernement et a disparu, les posadistes écrivirent que Castro, sous la pression des Soviétiques, l’avait tué. Ceci, ainsi que la guerre de guérilla au Guatemala qui entraîna une contre-insurrection génocidaire, rendît Castro furieux au point qu’il dénonçât les posadistes  et le trotskysme en général lors de la Conférence Tricontinentale de janvier 1966. Lorsque Guevara fut finalement tué par l’armée bolivienne l’année suivante, Posadas qualifia la photo de son cadavre de falsification.

 

David Broder : Posadas est probablement plus célèbre pour ses commentaires sur les OVNI comme signes avant-coureurs d’une société plus développée – et donc postcapitaliste.  Vous citez son fils Léon Cristalli, qui minimise l’importance de cette question, en disant : « Quand Carl Sagan le dit, c’est bien, mais quand Posadas le dit… c’est un fou planétaire ». Ce qui est intéressant ici, c’est de suggérer que les écrits de Posadas participaient d’un phénomène culturel plus large, l’ufologie des années 1950-60 et aussi le cosmisme[2] bolchevique. Qu’y avait-il de nouveau précisément dans l’intervention de Posadas sur ce thème ?

A.M. Gittlitz : Cristalli a raison de défendre ainsi cet aspect du travail de son père. Carl Sagan a été un pionnier de l’astrobiologie et, à mon avis, de la science politique de la recherche d’intelligence extraterrestre (SETI). Avec l’astrophysicien soviétique Iosif Shklovsky, Carl Sagan a représenté le pôle le plus optimiste au sein du SETI, en lançant des projets comme le réseau de télescopes Allen (Allen Telescope Array)  et le Voyager Gold Record à partir de prémisses très proches de la logique principale de l’essai sur les OVNI de Posadas. En d’autres termes, si des civilisations extraterrestres contemporaines communicables existent, elles ont dû se maintenir pendant des milliers de millénaires. Elles doivent donc avoir surmonté ou évité entièrement nos propres pulsions impérialistes et autodestructrices – et donc, si nous avons la capacité de les contacter, nous devrions le faire sans crainte. Shklovsky a même écrit que c’est le marxisme qui permettrait à l’humanité d’atteindre cette longévité supérieure. Sagan gardait ses sympathies gauchistes secrètes, mais il n’était pas vraiment en désaccord.

Mais l’essai de Posadas de 1968 sur les OVNI ne visait pas tant à engager son mouvement dans l’ufologie, ou à restaurer la tradition cosmiste du communisme, qu’à régler un débat interne au sein du noyau intellectuel du mouvement sur la réalité et la signification des OVNI. Oui, le phénomène est réel, a-t-il dit, et si nous pouvons les contacter, nous devrions le faire. Mais il a ajouté que ses camarades ne devraient pas trop s’attacher à essayer de le faire ou à spéculer sur ce que les OVNI font ici ou sur ce qu’est leur société – car nous avons tout ce qu’il faut pour créer une utopie durable sur Terre en ce moment. Il est resté un « croyant », mais n’a plus jamais écrit publiquement sur le sujet.

 

David Broder : Un personnage clé est Dante Minazzoli. Pouvez-vous nous parler de son intérêt pour l’ufologie et de ce qu’en pensent ses camarades ? Y a-t-il eu un moment où le posadisme est devenu principalement « célèbre » parmi d’autres groupes trotskystes précisément à cause de cet intérêt ?

A.M. Gittlitz : Dante Minazzoli et Homero Cristalli ont fondé le Grupo Cuarta Internacional (GCI) au milieu des années 1940. Il s’agissait d’un petit cercle de militants prolétariens qui partageaient la vision de Trotsky d’établir la Quatrième Internationale comme une avant-garde révolutionnaire mondiale. À cette époque, Posadas n’était qu’un pseudonyme collectif et, comme Cristalli n’était pas un grand écrivain, Minazzoli a probablement écrit une grande partie de ce qui a été publié sous le nom de J. Posadas. D’une certaine manière, Minazzoli était autant Posadas que Cristalli lui-même ; bien que ce soit un discours de Posadas qui soit devenu le célèbre essai sur les OVNI, son contenu était basé sur les hypothèses extraterrestres que Minazzoli maintenait depuis longtemps.

En 1947, après que l’histoire des soucoupes volantes de Kenneth Arnold[3] et la nouvelle de l’incident de Roswell[4] se soient répandues dans les tabloïds du monde entier, on a vu des OVNI dans toute l’Argentine. Influencé dès son plus jeune âge par la science-fiction et la littérature cosmique de Camille Flammarion, Minazzoli pensait que les humains ne sont qu’une espèce parmi d’autres dans l’univers, et que notre destin est de les rencontrer et de fraterniser avec eux. Il a exhorté ses camarades du GCI à analyser le phénomène, mais ils lui ont interdit d’en parler.

Deux décennies plus tard, lorsque les dirigeants de l’Internationale posadiste se sont crus les successeurs légitimes de Trotsky et de Lénine, et donc l’avant-garde intellectuelle de la révolution mondiale, Minazzoli a repris sa thèse dans le cadre d’un groupe de lecture sur l’Anti-Dühring de Friedrich Engels et Le matérialisme et l’empiriocriticisme de Lénine. Il a présenté un argument matérialiste dialectique démontrant l’existence de la vie extraterrestre, et un argument politique selon lequel les OVNI étaient là pour nous observer pendant que nous atteignions le socialisme afin que nous puissions être accueillis dans la communauté galactique. Il n’était probablement pas le seul à le croire, mais d’autres dirigeants internationaux, comme Guillermo Almeyra, l’ont exhorté à mettre fin à ces discours.

Mais l’insistance de Minazzoli sur le sujet a poussé Posadas à faire ses propres commentaires. Le contenu de son discours a été publié dans quelques journaux posadistes à travers le monde. Les militants d’autres groupes trotskystes lisaient déjà la presse posadiste pour ses étranges théories conspirationnistes, ses prédictions et ses discours sur la moralité révolutionnaire. L’essai sur les OVNI devint un classique culte parmi eux. Des rumeurs se sont alors répandues dans le mouvement trotskyste, qui était fort divisé, que leurs rivaux étaient vraiment fous – et qu’ils avaient eu raison de choisir les sectes dans lesquelles ils militaient.

 

David Broder : Vous nous dites que Posadas est revenu à « la mode »- ou peut-être, le néo-Posadisme a émergé d’une manière sans précédent – dans les années 2010 grâce à des pages de mèmes comme la Ligue Intergalactique des Travailleurs – Posadiste, se concentrant à la fois sur ses espoirs catastrophistes dans une  guerre nucléaire et sa vision « irréelle » d’une nouvelle société où l’homme communierait avec les dauphins. Dans votre récit, ce n’est pas seulement parce que Posadas est drôle, mais parce que la vénération ironique de son optimisme révolutionnaire extrême correspond en quelque sorte à l’humeur de notre époque. Pourriez-vous nous en dire plus ?

A.M. Gittlitz : Bien qu’une poignée de posadistes aient poursuivi, et poursuivent encore, leur militantisme, le mouvement a largement perdu de sa pertinence, même minime, au sein du trotskysme après la mort de Posadas en 1981. Mais l’essai sur les OVNI et son enthousiasme pour la guerre nucléaire sont restés légendaires parmi les trotskystes et les passionnés des petites sectes révolutionnaires de gauche. Parmi eux, on trouve Matthew Salusbury, un stagiaire dans un magazine sur les phénomènes paranormaux, le Fortean Times. Il a publié un article dans lequel il affirmait que les posadistes britanniques du Parti Révolutionnaire des Travailleurs étaient une « secte trotskyste OVNI ».

Bien que l’article se soit penché de façon hyperbolique sur l’angle des OVNI et qu’il ait mis au jour, pour la première fois, l’obsession tardive de Posadas pour les dauphins, cet article est devenu le principal référent de la page Wikipédiade Posadas, suscitant de nombreuses discussions imaginatives sur les forums de gauche. En 2012, David Broder, vous avez traduit en anglais l’essai sur les OVNI pour www.Marxists.org, ce qui a montré que son intérêt pour les extraterrestres était bien plus qu’une légende. Puis, en 2016, alors que la folie des élections américaines et britanniques radicalisait des coins bizarres d’internet, le concept de Communisme de Luxe Entièrement Automatisé (Fully Automated Luxury Communism) d’Aaron Bastani a pris son envol en tant que mème de gauche.

Le « spatial » a été ajouté au schéma, et un dessin animé de Posadas à côté de nuages de champignons, de soucoupes volantes sifflantes et de dauphins sautant dans l’espace a naturellement suivi. La Ligue des travailleurs intergalactiques – Posadiste a probablement été la page de mème dérivée la plus réussie. À ce jour, elle a produit des centaines de mèmes, gagné des dizaines de milliers d’adeptes, et ses administrateurs s’aventurent occasionnellement à un défilé du 1er mai ou à un autre événement de gauche.

Grâce à ces mèmes, Posadas est devenu (au moins dans la sphère anglophone) l’un des noms les plus célèbres du panthéon de l’histoire du socialisme révolutionnaire, devançant ses rivaux et, parfois, dépassant même Trotsky lui-même en nombre de recherches sur Google. Certains ont critiqué cet enthousiasme comme étant cruel, citant une fausse rumeur selon laquelle Posadas aurait été rendu fou par la torture, ou que les mèmes de Posadas ne prennent pas au sérieux l’histoire d’un mouvement qui a apporté une contribution héroïque au mouvement ouvrier sud-américain et a vu des dizaines de ses militants tués et torturés.

C’est juste, et c’est en partie pour cela que la majeure partie de mon livre offre une histoire sobre des origines et de la politique de l’Internationale Posadiste. Mais je vois aussi un aspect plus positif. Les jeunes gauchistes d’aujourd’hui se trouvent entre un siècle de contre-révolution et un avenir qui semble destiné à continuer à sombrer lentement dans la dystopie. Posadas, qui s’est fait connaître dans les années 50, lorsque la propagation de la révolution coloniale a fait croire aux révolutionnaires qu’une troisième guerre mondiale nucléaire était imminente, était le penseur « catastrophiste » le plus extrême – croyant que la guerre était à la fois nécessaire et souhaitable, et que l’utopie était de l’autre côté.

Ainsi, une façon de lire les mèmes posadistes, en l’absence d’une guerre mondiale potentielle entre le communisme et le capitalisme, est que « nous sommes foutus, lâchez les armes nucléaires, finissons-en. » Mais il y a aussi une autre possibilité – que quelque chose d’étrange et d’inattendu puisse se produire, l’émergence d’un nouveau Lénine, un réveil massif (quasi religieux) de la classe ouvrière, ou un désastre qui dévaste l’ordre dominant en laissant la classe ouvrière reconstruire le monde selon ses propres termes. Au fond, quiconque croit que la révolution communiste est possible pense quelque chose comme ça, même si pour la plupart des gens, c’est aussi ridicule que d’attendre les extra-terrestres.

 

David Broder : Il semble également que la vénération du posadisme ait coïncidé avec l’effondrement d’autres organisations révolutionnaires autoproclamées ces dernières années. De fait, en Grande-Bretagne, cela s’est également exprimé par des pages de mèmes comme Proletarian Democracy, qui appelait à une « Septième Internationale » et demandait aux lecteurs de financer une « bombe ouvrière ». Se moquer de Posadas est-il une façon de faire face à notre déception face au léninisme ? Ou est-ce simplement un bouc émissaire facile ?

A.M. Gittlitz : Pendant des décennies, Posadas a été comme un miroir de la fête foraine où les gauchistes sectaires se moquaient de leur propre image déformée. Aujourd’hui, l’humour autour de Posadas est totalement différent. Les gens qui sont dans les mèmes (quelques ex-trotskystes parmi eux, mais dans l’ensemble la population est composée de jeunes qui n’ont jamais milité) ne se moquent pas d’une étrange secte du trotskysme, ou du trotskysme en général, ou du léninisme en général, mais de l’ensemble de la tradition socialiste révolutionnaire qui a échoué.

Ironiquement, ce n’est pas une moquerie critique. C’est plus ironique et absurde. Je pense qu’au fond, il y a une curiosité à l’égard de ceux qui, autrefois, croyaient si fortement en quelque chose qu’ils se battraient et mourraient pour cela. Il y a un respect pour cela. Cela vient du fait qu’ils veulent faire partie de quelque chose comme ça, mais qu’ils ne sont pas vraiment capables d’y croire.

 

David Broder : En plus d’explorer les idées étranges du posadisme, il s’agit d’une riche biographie de l’homme lui-même. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez voulu écrire ce livre et comment vous avez procédé pour reconstituer l’histoire ?

A.M. Gittlitz : Je voulais écrire une histoire de science-fiction, un peu comme un « Illuminatus »[5] communiste ! Une trilogie, avec le posadisme comme partie principale. Mais au fil de mes recherches, je me suis beaucoup plus intéressé à l’histoire réelle – sur laquelle on a peu écrit en anglais.

J’ai visité les principales archives des documents internes du mouvement à Amsterdam et à Londres, et j’ai trouvé d’autres documents à Paris, à l’université de Stanford, à Mexico, à Montevideo et en Argentine. Pendant mon séjour à Buenos Aires, j’ai frappé à la porte de León Cristalli, aujourd’hui secrétaire de sa petite Internationale, mais il a refusé de me parler. Plus tard, j’ai entendu dire qu’il s’était vanté d’avoir repoussé un agent impérialiste du New York Times. Le secrétaire de la section uruguayenne était également réticent à me parler, mais il était si sympathique qu’il ne pouvait pas s’en empêcher et nous avons fini par discuter officieusement pendant quelques heures. J’ai également eu la chance de rencontrer un posadiste cubain des origines lors de la conférence Trotsky en mai dernier à La Havane. Bien que la plupart des trotskystes chevronnés que j’ai rencontrés aient décrit Posadas sans se priver de faire des blagues méchantes, ils avaient tous beaucoup de respect pour les militants originaux du BLA.

Par l’intermédiaire de Sebastian Budgen, j’ai parlé à un ex-militant de la section italienne, Luciano Dondero, qui a fait allusion à des éléments particulièrement mystérieux de cette histoire, des non-dits, comme le scandale sexuel qui a servi de prétexte à l’expulsion du noyau intellectuel, et la fille que Posadas a eue tardivement, préparée pour être son héritière messianique.

D’autres détails personnels de la vie de Posadas, depuis son premier souvenir comme témoin de la Semana Trágica[6]quasiment révolutionnaire de 1919, se déroulant au pied de sa fenêtre à Buenos Aires, jusqu’à son soutien direct aux insurrections de la guérilla en Algérie, à Cuba et au Guatemala, en passant par son incapacité à reconnaître l’importance des révoltes de 68, la répression du mouvement sous les dictatures de l’opération Condor et son triste effondrement en tant que secte autoritaire marginale ont constitué une histoire émouvante – un exemple qui correspond à l’arc des échecs du socialisme révolutionnaire au XXe siècle.

Dans le même temps, je suis devenu fasciné par le trotskysme – que je n’avais jamais vraiment pris au sérieux auparavant. Leur conception du militantisme était très différente de celle à laquelle j’étais habitué en grandissant dans le milieu anti-autoritaire et antimondialisation. Je trouve que ce niveau d’engagement pour un programme est une tradition vraiment admirable que ma génération n’a pas.  Il semble également évident que les douzaines de soulèvements mondiaux auxquels nous avons assisté ces dernières années seraient plus forts avec un certain niveau de coordination internationale, et une conception directrice de ce que signifie être anticapitaliste, comment la classe ouvrière peut prendre le pouvoir, et ce qu’il faut faire par la suite.

Cela ne veut pas dire qu’une Quatrième Internationale ou une FORA (Federación Obrera Regional Argentina, l’organisation anarcho-communiste à laquelle les parents de Posadas et Minazzoli appartenaient), ou toute autre tentative de nouveau modèle, fonctionnerait. Mais il est important de comprendre ce que ces organisations essayaient de réaliser, pourquoi elles ont été créées et pourquoi elles ont échoué. Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx a écrit sur la façon dont les révolutionnaires qui se trouvent dans des situations désespérées cherchent à conjurer les figures du passé dans l’espoir de trouver de nouvelles façons d’aller de l’avant. Il est assez ironique de ressusciter Lénine, Staline ou Mao dans ce but, et le trotskysme a toujours eu cette étrange tonalité d’autodéfaitisme. Avec Posadas, au moins, il n’y a pas d’erreur sur l’ironie inhérente à la tâche nécessaire de créer quelque chose de radicalement nouveau à partir des ruines de l’histoire.

 

Publié initialement dans Jacobin

Traduction de Christian Dubucq

Notes

[1] LARPing : Le jeu de rôle grandeur nature ou simplement grandeur nature (abrégé GN) est une forme de jeu de rôledans laquelle les joueurs incarnent physiquement un personnage dans un univers fictif. Les joueurs interprètent leur personnage par des interactions et des actions physiques, d’après des règles de jeu et l’arbitrage d’organisateurs. Les premiers jeux de rôle grandeur nature ont été organisés à la fin des années 1970, inspirés notamment par des jeux de rôle sur table, les murder party du début du siècle et des œuvres de fiction. Cette activité s’est propagée à travers le monde durant les années 1980, et elle s’est diversifiée par une grande variété de styles de jeu. Les univers fictifs de jeu incluent des univers réalistes modernes ou historiques, et des univers futuristes ou fantastiques. (NDT)

[2] Le cosmisme est un courant de pensée à caractère religieux et philosophique apparu en Russie à la fin du xixe siècle. Selon sa thèse fondamentale, les aspirations idéales de l’humanité, y compris la soif d’immortalité, pourront être réalisées non pas au moyen de transformations sociales ou d’un développement spirituel de la personnalité mais par suite d’une transfiguration du Cosmos dont l’homme devra être l’acteur principal (NDT) https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/FAURE/59320

[3] Le 24 juin 1947, Kenneth Arnold,  rapporte avoir vu neuf objets volants inhabituels près du Mont Rainier alors qu’il effectue un déplacement à bord de son avion privé. Arnold décrivit des objets d’une forme inhabituelle, arrondis à l’avant et triangulaires à l’arrière, et dotés d’une vitesse prodigieuse, plus de deux fois la vitesse du son (aucun avion n’a encore franchi le mur du son à l’époque). C’est cette histoire, largement diffusée par l’Associated Press, qui est à l’origine de la controverse sur les « soucoupes volantes » (en anglais « flying saucer » ou « flying disk ») devenues par la suite ovnis (objets volants non identifiés). (NDT)

[4] L’affaire de Roswell concerne l’écrasement au sol, près de Roswell au Nouveau-Mexique (États-Unis), le 4 juillet 1947 de ce qui est présenté, selon les versions, comme un ballon-sonde ou comme un objet volant non identifié (ovni). Pour les principales associations d’ufologues, cet événement est l’un des éléments les plus probants de la visite de la Terre par une civilisation extraterrestre avancée. (NDT)

[5] Illuminatus ! (titre original : The Illuminatus! Trilogy) est une trilogie écrite par Robert Anton Wilson et Robert Shea, publiée pour la première fois en 1975. La trilogie est une satire postmoderne influencée par la science-fiction. À travers de nombreuses théories du complot, on y parle de psychotropes, de sexe et de magie. Ces propos sont à la fois des fictions et des faits historiques, en lien avec les versions des Illuminati. La narration non linéaire alterne régulièrement entre point de vue narratif à la première ou troisième personne. Les livres s’attardent sur plusieurs thèmes tels que le discordianisme, la numérologie et la contre-culture. La trilogie comprend The Eye in the PyramidThe Golden Apple, et Léviathan. Ils ont d’abord été publiés en tant que trois volumes distincts à partir de septembre 1975. En 1984, ils ont été publiés dans une édition omnibus et sont maintenant plus souvent réimprimés sous cette forme. (NDT)

[6] La Semaine Tragique est le nom donné à la répression et au massacre dont a été victime le mouvement ouvrier argentin, au cours duquel des centaines de personnes ont été assassinées à Buenos Aires la deuxième semaine de janvier 1919, sous le gouvernement radical de Hipólito Yrigoyen. (NDT)


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