Le mouvement des gilets jaunes à Nîmes et dans le Gard: petit retour sur l’histoire…

AVANT-PROPOS : les articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » ne représentent pas les positions de notre tendance, mais sont publiés à titre d’information ou pour nourrir les débats d’actualités.

SOURCE : Guy Dejean

Il y a déjà quelques semaines les copains de Solidaires Retraités m’avaient demandé un texte sur les GJ et aussi Roland V. et je venais juste d’écrire quelque chose, mais déjà publié par ailleurs et ne correspondant pas tout à fait à “la commande”. Je m’essaye donc bien volontiers à un bilan d’étape de l’aventure des GJ mieux adapté.

Comme partout dans le pays le mouvement a débuté le samedi 17 novembre 2018 à Nîmes et dans le Gard très fort : pour ma part et sensible comme tout le monde à ce qui se racontait au sujet de la manipulation par l’extrême droite, j’ai d’abord regardé cette affaire avec réserve, mais dès le lendemain dimanche je me suis trouvé bloqué à Arles dans un gigantesque embouteillage pendant plusieurs heures. Les GJ d’Arles qui par la suite allaient faire preuve d’un grand courage comme beaucoup d’autres ailleurs, occupaient un important rond point du côté de l’autoroute… Manifestement il se passait quelque chose qui n’avait rien à voir avec l’extrême droite et il était alors urgent d’aller voir sur place ce qui se passait réellement, se faire une idée par soi même. Dès la semaine suivante j’ai donc rejoint le rond point occupé le plus proche de chez moi c’est à dire celui de St Cézaire : j’ai alors vu ce que je n’avais jamais vu durant ma vie de militant, toutes sortes de gens réunis par une cause commune, de toutes classes sociales pas seulement défavorisées, des chômeurs, des retraités pauvres mais pas que, beaucoup de précaires et travailleurs pauvres etc. Depuis bien des enquêtes sociologiques ont confirmé cette première impression : les GJ ce sont pas que des retraités ou des chômeurs, ce sont majoritairement des travailleurs pauvres et précaires mais unis par leur détermination. Tous ces gens réunis sur ce rond point dans le froid et sous la pluie, avec une même conviction de lutter contre la misère et l’injustice. Et très organisés pour durer, une bonne logistique, des cabanes bien construites et isolées tant bien que mal du froid, de l’approvisionnement et d’une façon générale une grande solidarité de la part des gens qui passaient nombreux par le rond point en voiture principalement. Durant cette phase le mouvement a eu aussi la conscience de classe capitale que pour obtenir quelque chose, il lui fallait frapper au porte monnaie et bloquer l’économie. C’est ce qui s’est fait avec le blocage des camions alimentant la plate forme logistique de St Cézaire et ce durant plusieurs semaines. Souvenez-vous il y a eu une période même ou dans beaucoup d’endroits du pays, certains rayons des grandes surfaces ont commencé à se vider! Et puis il y a eu les formidables manifestations du samedi, non déclarées dans la plupart des cas, massives et déterminées, imprévisibles et rompant avec les rituels des manifs classiques des oppositions. Et des manifs qui duraient des heures et semblant ne jamais se terminer ! Une ambiance incroyable, des airs de Révolution, un courage et une détermination fantastiques! Une vraie rupture d’avec les oppositions institutionnelles depuis des décennies… Je me souviens de la manif de Nîmes du 12 janvier et l’insurrection qui flottait dans l’air, de manifs à Montpellier où les premiers rangs se sacrifiaient pour les suivants, derrière, décrochaient remplacés par d’autres, puis revenaient inlassablement affronter les flics à nouveau et à nouveau encore ! Sans jamais céder… Très vite, dès le début décembre 2018, le pouvoir Macronien a compris qu’il ne devrait son salut qu’à l’engagement sans faille de ses milices policières : c’est pourquoi il a vite cédé sur les augmentations des salaires des flics, en points d’indice s’il vous plait pas sur les primes ! On l’a beaucoup dit et écrit et on a raison de continuer à le faire, mais la violence d’état a dans cette affaire pris un tournant capital qui marque la suite des évènements : il y a là un changement d’échelle et de nature du pouvoir « il-libéral », avec beaucoup de conséquences d’abord sur notre façon d’y répondre à nous la gauche radicale, ensuite sur le mouvement des GJ lui-même tout au long de l’année 2019. A n’en pas douter la peur d’aller aux manifs a joué sur la baisse de fréquentation des manifs GJ et on peut tout à fait le comprendre : qui peut prétendre ne pas avoir peur dans cette folie de gaz, de grenades, de blessés, d’éborgnés ? Face à ces milices du capital sans autre volonté que celle, violente et impitoyable de leurs maîtres ? Ceci dit il ne faut pas oublier que Macron, fils légitime quoiqu’on en dise, a eu un maître remarquable en la personne de son père spirituel Hollande durant les longues violences policières de la loi travail…On dit que la mémoire des français est à six mois : à nous de faire la balance…

La répression et son pendant judicaire est en effet une caractéristique essentielle on l’a vu, du mouvement. On ne compte plus les arrestations, GAV et comparutions immédiates le samedi pour le lundi suivant : à Nîmes comme ailleurs ! A ce jour dans le pays ce sont 500 GJ qui sont incarcérés et plus de 2000 peines de prison prononcées avec ou sans mandat de dépôt. Notre camarade Roland Veuillet, localement emblématique militant révolutionnaire et des GJ, en a bien sûr fait les frais avec une force incroyable : perquisition à son domicile avec destructions, amendes, un nombre incroyable de GAV, 15 jours de prison, plusieurs procès reportés etc. La police et son supplétif servile la « justice », se sont acharnés sur notre camarade et ce n’est pas fini. Notre classe sociale a su se réunir et riposter par delà nos divergences : au moment de son incarcération, de ses grèves de la faim et de la soif( !), le soutien s’est organisé remarquablement (nombreuses orgas signataires du Comité de Soutien) pour la défense de notre camarade. Le syndicat Solidaires Retraités a ainsi été le premier à s’engager contre la répression contre RV, beaucoup d’autres ont suivi. La solidarité qui s’est ainsi levée l’a été au-delà de la personne de Roland et de son intransigeance parfois difficile, pour la défense d’un militant  symbolique et courageux attaqué avec violence par le pouvoir bourgeois.

Malgré cette incroyable répression, le mouvement des GJ a perduré de samedis en samedis, avec de temps à autres des « manifs nationales » qui ont toujours fait le plein malgré une lente décrue on l’a vu. Un mouvement d’une telle ampleur et dans la durée de la sorte, est totalement inédit dans notre histoire sociale. Il est vrai qu’il faut le rapprocher de toutes les « révolutions » en cours dans beaucoup de pays (Chili, Algérie, Hong Kong etc) dans le monde depuis plus d’un an : je ne dirai pas que les GJ ont donné le signal à d’autres mais tout de même un peu ! D’une façon non contestable le peuple des opprimés, des sans grades, relève la tête face aux puissants, quelque chose s’est levé et ça ne va pas retomber j’en suis convaincu et beaucoup avec moi. Ca prendra des formes imprévisibles à ce jour, ça prendra sûrement du temps, mais à n’en pas douter nous sommes sortis de cette phase de dépression grave que le mouvement ouvrier traverse depuis 40 ans de défaites en défaites. La façon dont le mouvement des GJ à ce jour fonctionne sans relâche, avec certes ses difficultés et ses tensions internes, en est une preuve incontestable. Sans oublier ces formidables ADA nationales ouvertes à Commercy, véritables congrès du mouvement, St Nazaire, Monceau Les Mines, Montpellier et maintenant Toulouse ! Un vent de révolte s’est levé comme lors des grandes famines qui ont précédé 89 et ce vent ne retombe pas ! Nous faisons le pari qu’il ne retombera pas. En lien avec ces ADA le mouvement des GJ a très vite compris qu’il lui fallait se réunir et discuter, ça a été le cas à Nîmes avec dès décembre 18 les fameuses AG de la salle de l’Eau Bouillie : chaotiques, épiques, violentes mais emblématiques de la situation « révolutionnaire » en cours. A ce propos il faut dire que dès le début à Nîmes, des militants de Solidaires se sont impliqués dans le mouvement même s’ils n’étaient pas très nombreux. Ils étaient là quand les autres syndicats faisaient défaut à n’en pas douter. Le problème étant qu’ils étaient là à titre individuel et que, à aucun moment ils n’ont pu impliquer leur syndicat en tant que tel dans le mouvement. De ce point de vue la défiance des syndicats en tant que tels vis-à-vis du mouvement, notable dès le début et on pouvait le comprendre, s’est poursuivie beaucoup trop longtemps : ce mouvement présentait en réalité trop de ruptures vis-à-vis de leur fonctionnement oppositionnel habituel, institutionnel et routinier en diable. C’est la différence entre la bureaucratie ambiante depuis des années et un mouvement proprement « révolutionnaire » dans son essence même : le tort de beaucoup de militants de tous les syndicats, est de ne pas avoir fait l’effort d’aller voir réellement sur le terrain ce qui se passait, de se mêler au mouvement et d’en humer le parfum ! Pourtant envoutant et enivrant oh combien ! Solidaires pourtant le syndicat le plus proche et de loin de ces préoccupations, n’a pas su échapper à cette règle : mais depuis le 5 décembre et le déclanchement de la bagarre sur les retraites les choses ont changé et un réel tournant a été pris. L’entrée dans la bagarre des syndicats sur la seule question des retraites au début a été incontestablement un bol d’air pour le mouvement des GJ qui en avait bien besoin. La façon de voir les GJ a alors changé et dorénavant les GJ sont réclamés par les syndicats! Malgré des réticences sectaires d’une petite partie des GJ vis-à-vis des « syndicats » au début décembre, les choses se sont rapidement mises en place : la base des syndicats est rentrée dans la bagarre avec une radicalité et une détermination que seul le formidable mouvement des GJ a permis depuis plus d’un an. Les GJ ont infusé sur le comportement des militants syndicaux mais aussi chez les gens en général et les bureaucraties syndicales débordées ont rapidement été obligées de suivre. Certes leur nature (aux bureaucraties) n’a pas changé d’un seul coup mais poussés par leur base ils n’ont eu d’autre choix que de suivre. Les GJ ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en s’engageant très majoritairement dans les nombreuses actions et grèves qui ont fleuri ici et là : formidable moment de partage et de solidarité ! Et très vite la seule question des retraites a été dépassée dans toutes les têtes : le bras de fer engagé va bien au-delà et c’est la remise en question du pouvoir « il-libéral » et j’ose dire du capitalisme lui-même qui s’est imposée ! Nous sommes le 4 mars à l’heure où j’écris ces lignes et malgré l’échec à ce jour d’une vraie grève générale, les grèves ont toutefois depuis le 5 décembre été massives et dures dans beaucoup de secteurs et « cent fleurs continuent de s’épanouir » ! Le courage et la détermination des travailleurs engagés dans la bagarre, qui n’ont pas hésité à perdre des milliers d’euros ont été admirables et pour ma part j’en ai été le premier surpris et avec  bonheur ! Pas un seul jour sans contestation, action ou manif, retraite aux flambeaux et autres, un mouvement social incroyable qui ne retombe pas, du jamais vu dans notre histoire sociale. De tout cela il sortira forcément quelque chose et un grand mouvement anticapitaliste est né avec les GJ puis la bagarre sur les retraites. Même si le vrai débouché ne sera pas électoral de mon point de vue, on en voit toutefois déjà quelques conséquences ponctuelles et immédiates dans certaines listes radicales et anticapitalistes pour les municipales ici ou là. Certes rien n’est gagné définitivement, les choses comme la vie sont fragiles. Les habitudes peuvent reprendre le dessus mais nous y veillons…

Il est temps de conclure : de deux chose l’une, soit on prend les fusils et on va à l’affrontement brutal d’avec le pouvoir. Pourquoi pas ? Il suffit de le décider collectivement et non pas façon Brigades Rouges. On confie alors à une minorité courageuse et agissante le soin de faire l’histoire. Mais il m’a échappé que nous l’ayons ainsi décidé. Alors il nous reste le nombre, les manifs massives, la grève générale et reconductible avec comités de grèves à la tête du mouvement social. Depuis le début des GJ, ensuite depuis le 5 décembre 2019, j’ai été la premier surpris par le nombre et la mobilisation, je l’ai dit. Mais pour faire céder le camp d’en face ce n’est pas assez : depuis le début des GJ le mouvement social global a concerné au mieux 2,5 millions de travailleurs et retraités. A ce jour dans ce pays il y a 30 millions de salariés : la question est, où sont les autres, les 60% qui se disent opposés à la « réforme » des retraites ? Où sont  les jeunes ? Qu’est-ce qu’un vieux con comme moi a à perdre ou à gagner dans cette affaire des retraites par exemple? Ce bon vieux La Boétie et son cortège de « servitude volontaire » au sein de son « discours » du même nom, aurait-il encore de beaux jours devant lui ? On peut le craindre mais le pire n’est jamais sûr : ce que nous vivons depuis de début des GJ en novembre 2018 et qui se poursuit envers et contre Macron et son monde, comporte de bonnes et nombreuses raisons d’espérer.

Guy Dejean le 4 mars 2020.


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