“Les policiers sont dressés à différencier les proies dont ils peuvent abîmer les corps”

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SOURCE : CQFD

Depuis son premier ouvrage, L’ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine [1], le sociologue Mathieu Rigouste décortique les faces cachées du maintien de l’ordre et des marchands de peur [2]. Dans cet entretien, il replace dans le temps long l’explosion des violences policières qui touche les quartiers populaires au temps du Covid-19.

Par Etienne Savoye {JPEG}

La pandémie semble avoir encore accru les violences policières…

« Pendant le confinement, il y a eu au moins douze morts liés à l’activité de la police. C’était à peu près la moyenne annuelle jusqu’en 2015. Ensuite, ce chiffre a plus que doublé, évoluant ces cinq dernières années entre vingt-cinq et trente-cinq morts annuels. Ces dernières semaines, il y a donc clairement eu une nouvelle intensification des violences policières. Sachant que l’oppression policière en état d’urgence sanitaire continue de cibler principalement les prolétaires non blancs. Chasses à l’homme, tabassages, humiliations, usage du pistolet électrique et des balles de caoutchouc, gazages et mises à morts… toutes ces pratiques s’inscrivent dans des répertoires institués historiquement. Là où il y a nouveauté, c’est qu’elles ont touché les femmes des quartiers populaires de manière beaucoup plus directe dans la rue.

Si cette évolution s’inscrit dans la continuité de la gestion policière des quartiers populaires, l’état d’urgence est un acte symbolique qui met en scène la suspension de la “normalité” et signifie l’ouverture d’une situation “d’exception”. C’est un signal qui dit aux policiers qu’ils doivent y aller plus “fort” et qui leur garantit qu’ils seront couverts pour ça. C’est une extension instrumentale de l’arbitraire policier.

Cette intensification des violences d’État est aussi liée à l’affaiblissement des capacités d’opposition aux violences policières causées par le confinement. Dans la rue, l’observation des exactions et la présence physique susceptible de se confronter à la police ont été profondément réduites. Cela concerne aussi les collectifs et associations qui participent au quotidien à contenir les violences d’État en existant simplement au cœur de la vie sociale des quartiers populaires. Durant la première séquence de l’état d’urgence, le pouvoir policier s’est retrouvé quasiment sans opposition face à lui. Les forces résistantes se sont concentrées sur Internet, où elles ont continué à œuvrer pour montrer et dénoncer ces violences. On a vu le même phénomène dans les prisons, les centres de rétention ou les foyers de travailleurs migrants – partout où s’exerce habituellement la férocité policière. Et dans chacun de ces lieux, de multiples pratiques d’entraide et de résistance ont vu le jour. »

Comment le maintien de l’ordre « différencié » se construit-il ? Il y a des consignes claires ? Taper fort sur les banlieues et mollo sur le reste ?

« Les consignes évoluent selon les époques, selon la composition et les stratégies des classes dirigeantes, mais elles interviennent pour réguler des fonctionnements institués depuis des décennies et qui structurent le pouvoir de la police en amont des mises en pratique réelles. Tous les commissariats sont organisés pour “faire du chiffre” en déployant leurs unités les plus rentables et les plus féroces sur ce qu’ils appellent les “zones criminogènes”. Cela engendre une concentration de violence sur les habitants des quartiers populaires. Tout le système économique, politique et social s’appuie sur la ségrégation socio-raciale. Les policiers sont dressés au quotidien à différencier les proies dont ils peuvent abîmer les corps et les “populations légitimes” dont il convient de respecter les corps et les droits.

La férocité policière ne découle pas d’une perte de contrôle de l’État sur sa police, qui serait, comme on l’entend souvent, “lâchée en roue libre”. La gestion de la police dans le capitalisme sécuritaire continue d’évoluer par retours d’expériences. Les mises en pratique réelles des régimes de police sont toujours très éloignées des fantasmes de contrôle total qui les animent en amont. La police se trompe souvent, elle se plante parfois magistralement, elle n’arrive jamais à soumettre durablement les opprimé•es, mais sa violence est globalement gérée, administrée, instituée par les classes dominantes. »

Dans un mail, je te parlais de « colonialisme sanitaire », parce que j’ai en tête cette approche du maintien de l’ordre que tu décryptais dans L’Ennemi intérieur, avec la guerre d’Algérie comme socle fondateur. C’est une lecture que tu appliques à la séquence actuelle ?

« Les sociétés impérialistes ont instrumentalisé l’argument sanitaire tout au long de leur histoire. D’hier à aujourd’hui, cela a permis de justifier la ségrégation des colonisés comme corps contagieux ou les expérimentations de vaccins sur ces derniers. La métaphore médico-chirurgicale fonde l’État moderne, de Thomas Hobbes jusqu’aujourd’hui, et elle a structuré en profondeur les doctrines de contre-insurrection. Elle impose l’idée de corps national, dont l’État serait la tête, “la population” serait la chair, et tout ce qui le menace serait assimilable à une maladie qu’il faudrait éradiquer. Elle dissimule les rapports de domination et d’exploitation.

Et on sait comme la peur est force de suggestion. Lorsqu’on se croit menacé d’un mal mortel, on accepte généralement les traitements les plus brutaux. L’application de cette “stratégie du choc” permet de pouvoir régulièrement justifier des restructurations autoritaires et sécuritaires, en convoquant la survie du corps social. Tous les imaginaires sécuritaires reposent plus ou moins sur cette idée-là : vacciner le corps national, le purger, le nettoyer de tout ce que les classes dominantes jugeront menaçant. »

À Argenteuil, il y a eu plusieurs nuits de révolte après la mort d’un jeune homme dans des conditions suspectes. Ne serait-on pas au bord d’une nouvelle explosion de colère ?

« Il y a eu des révoltes populaires dans plus d’une vingtaine de villes, pas seulement à Argenteuil, et ça a tenu dans certains endroits pendant plusieurs jours. Ça n’a rien d’exceptionnel, il y a toujours eu des formes de résistance auto-organisées face aux violences policières dans les quartiers, les prisons, les camps et les campements. Reprendre la rue pour s’opposer à la police constitue avant tout une question de survie. C’est de l’autodéfense, c’est parfois complètement spontané et parfois très préparé ; c’est en tout cas profondément politique et ce n’est que la partie émergée de résistances collectives invisibles et quotidiennes. »

Propos recueillis par Émilien Bernard

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