Philippe Poutou : “On les emmerde mais on est là !”

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SOURCE : La clé des ondes

En soignant sa gauche, la liste Bordeaux En Lutte est entrée dans la cour des “grandes” candidatures admises au second tour. Sa tête de liste ouvrière Philippe Poutou affirme la légitimité d’une population invisibilisée. Entretien.

RAPPEL

En réalisant 11,7% des suffrages exprimés au premier tour des élections municipales bordelaises, Bordeaux En Luttes a confirmé une dynamique inédite dans le Port de la Lune.

Avec Philippe Poutou comme tête de liste, la candidature rassemblant France Insoumise, NPA et non-encartés a fait jeu égal avec le marcheur Thomas Cazenave (12,69%). Ce dernier a décidé de rallier le maire sortant LR Nicolas Florian (arrivé premier avec 34,56%). Pierre Hurmic, à la tête de Bordeaux Respire (EELV, PS, PCF et non-encartés), arrivait deuxième (34,38%) a seulement 96 voix du successeur désigné par Alain Juppé.

L’ouvrier de Ford – licencié en mars – a expliqué de longue date pourquoi il n’y avait pas d’alliance supplémentaire à gauche. Il nous dit rester “déterminé à fond, à fond, à fond !”

ENTRETIEN

La Clé des Ondes : D’abord parlons de Ford. Un géant de la logistique, peut-être Amazon, souhaitait s’installer sur le parking de l’usine. Bordeaux Métropole a refusé par la voix de son président qui dit vouloir des “emplois non-précaires, non-délocalisables”. Une sage décision ?

Philippe Poutou : Oui c’est une manière pour Bordeaux Métropole, la mairie de Bordeaux et tous ces gens qui n’ont pas été à la hauteur de sauver la face en disant qu’ils refusent ça.

On est d’accord avec cette décision. Ce qui pose problème, c’est tout ce qui n’a pas été fait avant. Il y avait des possibilités de contraindre Ford à ne pas partir comme ça, voire pas partir du tout peut-être. Ils ont des moyens, des outils. Ils ont capitulé. On ne l’oubliera pas.

On ne sait pas aujourd’hui ce que le site peut devenir. A priori rien. Ford possède le site pour cinq ans, ils ont la main. Dans l’accord signé, les pouvoirs publics se sont enlevés tout moyen d’attaquer en justice.

Cette lutte passée est pleine de regrets. Aussi sur nous [la CGT Ford – ndlr], qui n’avons peut-être pas été assez capables de pousser pour que les pouvoirs publics agissent. La catastrophe suit avec la liquidation du site à côté.

Dans l’usine voisine et jumelle Getrag Ford Transmission, un droit d’alerte vient en effet d’être lancé par la CGT, ralliée par tous les syndicats de l’usine. La même histoire se répète-t-elle ?

Le scénario est très proche. A peine le sale boulot fini sur l’usine de boite automatique, qu’il démarre sur l’usine à côté. On dit depuis plus de 10 ans que s’ils ferment FAI, GFT sera aussi visée. On ne peut pas imaginer que la multinationale Ford ferme une moitié pour en garder une autre.

Ce qui se passe c’est que les collègues de Getrag tentent d’alerter l’opinion publique et de secouer les élus des collectivités territoriales qui sont complètement absents de la situation. On recommence la même histoire alors qu’ils n’ont aucune excuse. Ils devraient déjà être là à gueuler.

La différence sera peut-être la mobilisation des collègues de Getrag, dans un climat social plus différent, pour dire que ça concerne toute l’agglomération bordelaise…

Tu as été licencié en mars par Ford et tu vis en même temps une campagne municipale enthousiasmante. Comment vis-tu cela ?

C’est peut-être la meilleure façon de ne pas se démoraliser. On a l’impression qu’on est toujours en résistance.

Des camarades dépriment, vont très mal, ont peur pour demain et se sentent pas costauds. La campagne permet d’avoir une vision plus large, de discuter, de créer du lien entre équipes militantes.

Cet exemple de Ford revient souvent dans tes interventions pour expliquer pourquoi une alliance était impossible avec Bordeaux Respire, la liste menée par Pierre Hurmic, car les élus PS ont signé les accords avec Ford et les élus LR. Comment aurais-tu fait si tu avais été élu ?

Au-delà de notre programme qui est radical et anticapitaliste, on se différencie aussi sur la conception du rôle de l’élu. On n’est pas dans l’idée des élus de salon ni des supers élus aux supers idées qui vont faire des bons votes.

On imagine des mondes clos. Le maire a d’énormes pouvoirs, la métropole aussi. L’importance du rôle d’un élu, c’est comment il fait le lien avec la population et appelle à la mobilisation. C’est sa capacité à entraîner les autres pour mettre la pression sur le pouvoir central. Sur Ford, c’est ça qui n’a pas été fait.

L’un des tracts de Bordeaux En Luttes distribués en ce moment consiste à convaincre les abstentionnistes de revenir aux urnes. Pourquoi ?

Ce n’est pas juste le geste du vote mais c’est cette idée qu’on vote pour une équipe qui va lutter, que le contre-pouvoir ne sera pas forcément dans l’assemblée mais autour.

Dans la période actuelle, il y a du ras-le-bol…

Comme la manif des soignants ou des collégiens et lycéens contre le racisme…

C’est idéal pour une campagne. On se disait que ça serait catastrophique à cause d’une crise sanitaire avec le risque que les gens se recroquevillent sur eux-mêmes.

Mais en face de ça, il y a eu une belle manifestation des personnels soignants, bien soutenue et avec la défense des services publics. Il y a les batailles anti-racistes et une manif de jeunes organisée via les réseaux sociaux, ça fait un bien fou. Une mobilisation redémarre autour du soutien avec les migrants et contre les expulsions.

Dans ce contexte, on essaie de faire passer l’idée de s’occuper de nos affaires. Il y a un appel aux abstentionnistes mais aussi vers l’abstentionniste des manifs.

Quels sont les quatre points les plus convaincants pour aller voter selon toi ?

Même si on est jeune, tout le monde a une expérience des reniements des promesses disant “votez pour moi, ça va changer”. On s’aperçoit que c’est du baratin avec des promesses valables le temps d’une campagne. Ceux qui se disent de gauche ne le sont que le temps d’une campagne. On se fait toujours avoir.

Ce n’est pas caricatural de dire ça. Les vieux comme moi, on a 40 ans d’expérience de ces trahisons. C’est le dégât du vote utile. On doit en tirer les leçons.

Nous développons aussi l’idée de l’urgence sociale. La société est riche. Il faut répondre aux besoins des gens. Il n’y a pas de raisons de penser que c’est normal que des gens soient à la rue, que d’autres n’arrivent pas à payer leur loyer, n’arrivent pas à bosser ou qu’en étant au boulot certains en arrivent à se suicider. C’est le rejet d’un monde capitaliste.

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Au niveau des besoins fondamentaux : pour se loger, vous proposez la réquisition. Pour se déplacer, les transports gratuits. Pour se nourrir, une sécurité sociale alimentaire….

On a essayé de construire un programme face au problème qu’on rencontre immédiatement. Ce qui fait le lien entre logement, transport et aussi écologie radicale, ce sont les services publics. Tout a été abandonné par les politiques libérales, par la marchandisation et la réduction des coûts.

On détruit tout ce qui est collectif. Pour que les collectivités aient les moyens d’agir, il faut des outils et donc des services publics. On discute beaucoup gratuité mais ça dit forcément services publics et re-municipalisation avec tous les besoins fondamentaux.

On est en rupture avec ce qui se fait car on est sur des logiques très sociales voire libertaires. On est pour une auto-gestion dans les quartiers avec un véritable pouvoir, une démocratie directe.

La situation du trafic aérien et de l’industrie aéronautique pose question car sa chute libre permet une réduction de la pollution mais risque de nuire aux 27000 emplois, comme a lancé l’alerte la CGT Métallurgie 33. Comment, dans ce cadre, répondre à la difficile équation “fin du monde, fin du mois, même combat” ?

On a connu ces questions aussi face au nucléaire ou à l’armement. Il y avait des confrontations avec des milieux militants alors qu’on aurait intérêt à se battre ensemble. On peut trouver des solutions. On voit comment la question environnementale va avec la question sociale.

La question de l’emploi est au centre. On est pour la suppression de la ligne Mérignac-Orly. On sait que l’avion est le plus destructeur donc si on dit qu’il faut supprimer, ça veut dire qu’une économie en pâtit et que ce sont des gens comme nous qui paient. Il faut donc poser la question de la reconversion des emplois et de la protection totale des salariés, sans perdre leur salaire ni leurs avantages, donc par l’interdiction des licenciements, de la précarité.

Cette question dépasse donc l’industrie aéronautique. Avec Ford, des élus écolos avaient refusé de nous soutenir – à travers une motion au conseil régional – car on faisait des trucs polluants, alors qu’on est d’accord pour produire autre chose. Il faut faire des jonctions.

L’alliance entre le maire Les Républicains et le candidat La République En Marche s’est reproduite dans d’autres villes en France. Est-ce un front anti-écolo comme le titrait Le Monde ?

On peut le traduire comme ça mais je pense que, à Bordeaux, les juppéistes et chabannistes ne veulent juste pas lâcher le pouvoir. Ça aurait pu être un front anti-rouge. D’ailleurs on n’est pas passé loin d’un front LaRem-écolo, on a compris qu’il y a eu des contacts mais qu’Hurmic aurait perdu les communistes et du monde.

Ce qui est terrible dans la politique, c’est le pouvoir et ses manœuvres très grossières. On savait que ça se finirait comme ça… Maintenant, c’est comment on peut continuer à discuter politique.

Il faut se distancier de tout ça. On voit qu’on est pris en sandwich sur l’idée du vote utile. On ferait manquer la chance historique pour Bordeaux de basculer à gauche. Cette pression est physique. On ne va pas culpabiliser alors qu’on nous a toujours oubliés, toujours effacés.

Sans indiquer les dynamiques des derniers jours, le sondage de Sud Ouest vous crédite de 11%. Pierre Hurmic est à 9 points derrière Nicolas Florian. Votre score estimé vous permet de vous sentir légitimes ?

On craignait ce sondage. Notre force dépend de notre confiance, de notre moral. Tout est très fragile. On craignait un score bas ou très bas qui aurait souligné qu’on était de trop, même si on était convaincus qu’on ne faisait pas de conneries…

Ce sondage nous a fait un bien fou. On a presque levé les bras. On résiste au vote utile. Ce n’est pas juste mathématique, ni faire la nique à Hurmic, mais c’est qu’à 11% on montre quelque chose de profond. On est lé-gi-ti-mes.

Ça nous permet de finir la campagne avec cette confiance. Ça fait le lien avec les rapports qu’on a avait la population. On n’est pas agressés. Il y a des discussions pour dire “ça ferait chier que les juppéïstes soient encore là pour 6 ans…” On partage ça. Mais qu’est-ce qu’on fait ?

Est-ce que la gauche Hurmic peut être cette chance ? Non. Si Hurmic perd, ne cherchez pas de responsabilité de notre côté. On n’a aucun rapport. On ne se connaît pas. S’ils perdent, c’est tout seul. On a d’autres choses à faire et à défendre.

Après avoir vu le sondage, Pierre Hurmic dit que les Bordelais veulent un changement puisque Nicolas Florian n’est pas majoritaire. C’est ton avis ?

Oui. C’est intéressant mais ça lui sert à dire qu’il faut qu’on s’efface. La distribution des postes des conseillers municipaux est tellement anti-démocratique qu’une équipe qui gagne même avec une seule voix d’avance va conquérir presque les trois-quarts des sièges.

Ce n’est pas au nom de cela qu’il faut que ça soit toujours les mêmes qui s’effacent. Quand on ne fait que 1%, on nous dit qu’on est juste des protestataires, mais quand on fait 10 fois plus, on nous dit la même. On ne serait bon qu’à se retirer.

Hurmic est seulement capable de dire qu’on serait en trop. A aucun moment, ni le PS ni Hurmic n’ont milité pour qu’il y ait un accord politique. Dès le départ, on a dit que nos intentions étaient incompatibles. A quel moment ont-ils essayé de nous convaincre du contraire ? Jamais. Leur seule idée, c’est qu’on s’efface !

Ils savent qu’on représente le combat Ford, le combat contre les expulsions, le combat contre les violences policières, qu’on a des syndicalistes. On a une identité particulière. Ils n’ont pas été capables de nous englober.

Aujourd’hui, on a des attaques, notamment personnelles, sur les réseaux sociaux. On serait bon à se taire. C’est pour ça qu’on a fait notre affiche avec des gens qui sortent d’une urne et gueulent avec un bandeau en-dessous indiquant : “On est là !”

Ce “On est là” a plusieurs sens. C’est une référence aux Gilets Jaunes et aussi c’est dire “On vous emmerde, on est là, on y reste et on sera là dans le parlement bordelais”. C’est un fierté de notre camp social.

La Clé des Ondes tente de faire dialoguer les gauches avec cette question : si Pierre Hurmic est élu, est-ce que ça apportera quelque chose à la ville de Bordeaux ?

On ne voit pas du tout. Ce n’est pas pour vendre notre liste. Ce n’est pas seulement à cause de la présence du Parti Socialiste. Ford, c’est l’illustration que les élus PS ont signé la même chose que les LR. On n’a rien à attendre d’eux.

Leur campagne est centriste et droitière. On est même surpris de l’espace qu’on nous laisse. Ils ne discutent pas des questions sociales. Le seul moment où Hurmic parle des quartiers populaires, des Aubiers, Saint-Michel et Grand-Parc c’est pour parler des incivilités.

Et aussi, sur TV7, pour dire qu’il n’y connaît personne…

Oui puisqu’il dit qu’il faut des militants du Parti Communiste pour l’accompagner… Ça fait 25 ans qu’il est élu à Bordeaux et la métropole. C’est même quelque chose de caricatural. Ce n’est pas leur camp social mais ils voudraient parler en leur nom. On ne voit aucune possibilité de changement.

Florian qui s’estime écolo aujourd’hui, c’est juste une mode. Même l’écologie d’Hurmic, on est 1000 fois plus écolos car radicaux. Notre colistière Sylvie le dit très bien : “Notre écologie voit rouge !” Ces capitalistes écrasent tout. Les écolos, les socialistes sont incapables de se confronter à ce monde là. On est pour un arrêté anti-pesticides, réquisitionner des lieux pour des espaces verts, des maraîchers bios. Pourquoi ne le disent-ils pas ?

On est peut-être un peu méchant et sévère mais on essaie de discuter politique et programme. Malheureusement, on n’a pas eu un débat avec la liste Hurmic. Ça aurait peut-être permis d’éclaircir les choses.

On reste déterminés à fond, à fond, à fond ! Après, on verra comment ça se passe dans le parlement bordelais et aussi à la métropole. Si on peut avoir un ou deux élus, on les prend !

Propos recueillis par Xavier Ridon, le 22 juin 2020


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