En Tunisie, le principal fleuve est empoisonné par l’industrie

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SOURCE : Reporterre

En Tunisie, le principal fleuve est empoisonné par l'industrie

La Medjerda, principal fleuve de Tunisie, traverse le nord du pays pour se jeter dans la Méditerranée. Il alimente en eau la population et l’agriculture mais est fortement pollué par les égouts, et surtout, l’industrie. « L’État n’a pas de stratégie pour limiter le danger qui sort des usines », se lamentent paysans et riverains.

  • Bou Salem (Tunisie), reportage

L’eau stagne sous les piles du petit pont en béton. Une odeur de soufre, de produits chimiques, émane de ce liquide trouble et épais. À sa surface éclatent régulièrement des bulles qui témoignent d’une intense activité organique. Le fond est parfois strié d’un orange vif, surnaturel. « Venez, venez, c’est ici ! Évidemment, ça pue encore plus en été. » Sami Khelifi désigne l’origine de la pollution. Le trentenaire est militant de la société civile à Bou Salem, une petite ville du nord-ouest de la Tunisie, également chef-lieu de la délégation où sont implantées deux usines de produits laitiers qui rejettent leurs eaux usées directement dans l’Oued Kasseb, un affluent de la Medjerda [1]. Sami Khelifi se tient près de la sortie d’un gros tuyau, d’où s’écoule une eau marron. Le débit est important, il alimente la mare en contre-bas. Sans cet apport, l’oued serait ici totalement asséché. Il faut marcher cinquante mètres en amont, pour retrouver un semblant de rivière. Ici, le paysage est plus habituel. L’eau presque transparente est mouchetée de vert. Ce sont des plantes qui flottent et sous lesquelles une tortue a élu domicile pour l’hiver. Dérangée, elle s’extirpe de la vase et sort le bout de son nez pour toiser les intrus, avant de replonger aussitôt.

Une tortue hiberne dans le lit de l’Oued Kasseb, dans la délégation de Bou Salem (nord-ouest de la Tunisie).

En montant sur le remblais, qui longe la rive gauche de l’Oued Kasseb, se dévoile un champ de pommes de terre. Derrière, les bâtiments d’un complexe industriel se découpent sur l’horizon. D’imposants rectangles blancs et verts, presque dépourvus de fenêtres. Depuis 2018, au moins, les rejets néfastes de ces usines sont officiellement connus. Une étude du ministère de l’Environnement tunisien a révélé « une pollution organique caractérisée par une très forte demande chimique en oxygène, un appauvrissement en oxygène et des concentrations élevées en éléments phosphorés, qui dépassent généralement les valeurs limites admissibles ». Traduction : l’Oued Kasseb est littéralement asphyxié, sous l’effet d’une bombe bactériologique. Le document cite la source principale de cette pollution : la laiterie « Laino » et la « Cie Fromage ». Devant le désastre, Sami Khelifi est atteint de logorrhée. « L’État n’a pas de stratégie, pas de vision pour limiter le danger qui sort des usines, les rejets liquides », se désole-t-il. En une quinzaine d’années, il a vu sa région natale se transformer. « Avant, on se baignait près des barrages, dans le fleuve Medjerda. » Aujourd’hui, il ne tremperait plus un orteil dans ce fleuve où se jettent tous les oueds du coin, avec leur mélange toxique.

Avant, on cultivait le gombo et il y avait aussi des oliviers. Tout est mort !

Des collines verdoyantes, une terre noire et fertile, des ruisseaux et des ponts un peu partout. Bou Salem et ses alentours, « c’était la Suisse de la Tunisie », lance Meryem, en forçant un peu la comparaison. Elle vient de sortir de la maison familiale. À une trentaine de mètres, un filet d’eau brunâtre coule entre les herbes jaunies, comme brûlées. C’est l’un des multiples affluents de la Medjerda. Yousra, sa tante, est excédée par les nuisances : les odeurs insupportables et l’invasion de moustiques, surtout en période de grosse chaleur. « Avant, mon frère pêchait dans l’oued », se souvient-elle. Elle pointe du doigt des arbres aux branches nues :

Sur cette parcelle, on cultivait le gombo et il y avait aussi des oliviers. Tout est mort ! »

Cadavre de lapin jeté dans un affluent de la Medjerda, à Bou Salem (nord-ouest de la Tunisie).

Alors que la Tunisie se trouve dans une situation de pénurie d’eau (suivant les critères de l’ONU, moins de 500 mètres cubes par habitant et par an), le seul fleuve du pays agonise. La Medjerda prend sa source en Algérie, mais c’est en Tunisie qu’elle parcourt la plus longue distance, 350 des 460 kilomètres de son cours. Elle représente l’essentiel des réserves tunisiennes en eau de surface, irrigue 80.000 hectares de terres agricoles et contribue à approvisionner plus d’un tiers de la population en eau potable. Cette ressource est aujourd’hui menacée, sa qualité n’a cessé de baisser et, selon l’étude du ministère de l’Environnement datant de 2018, « 60.000 tonnes de polluants » atterrissent chaque année dans le fleuve. Si la grande majorité des rejets proviennent des eaux usées urbaines, ceux des sites industriels sont bien plus forts. Cela fait des années que les usines déversent ouvertement leurs déchets dans la Medjerda et ses affluents.

Alaa Marzouki dirige l’Observatoire tunisien de l’eau, un projet développé par l’association Nomad08. Il est écœuré par l’inertie des autorités tunisiennes, notamment sur la question des infrastructures. « Les stations d’épuration fonctionnent souvent au-delà de leurs capacités dans le pays. »

Un autre type de menace pèse sur le fleuve : les eaux usées des ménages.

Ainsi, à Bou Salem, des analyses ont montré les niveaux les plus élevés de coliformes, d’après l’étude du ministère de l’Environnement, c’est ici aussi qu’a été enregistrée la concentration la plus forte en streptocoques. Ces deux bactéries, quand elles sont fécales, servent d’indicateurs pour la qualité de l’eau, plus elles sont nombreuses et plus cette dernière est médiocre. Alors que la station d’épuration locale devrait contribuer à protéger l’environnement, elle participe donc à la dégradation de la Medjerda. Un berger croisé à quelques mètres de l’installation confirme les résultats obtenus en laboratoire. À presque 80 ans, Salah fait paître ses quelques chèvres et moutons sur un champ recouvert d’herbe, près du fleuve. « Normalement, les bêtes boivent à la maison, mais ça leur arrive de le faire dehors, en passant par la Medjerda. Même si c’est sale. » Le vieil homme, fataliste, tire sur sa cigarette de tabac brun et s’interroge : comment pourrait-il empêcher ses animaux de s’abreuver ici ? Il se souvient d’un fleuve qui était « propre dans les années cinquante ». À l’époque, « même les humains pouvaient y étancher leur soif ».

Face à l’urgence, Alaa Marzouki plaide pour un changement du cadre juridique. « Nous avons proposé un code citoyen de l’eau, où on a intégré le principe de pollueur-payeur. On réclame aussi que l’eau soit gérée par une seule entité, pour minimiser le nombre d’intervenants et éviter de déresponsabiliser les acteurs. »Selon lui, un chantier plus important encore attend la Tunisie, un changement des mentalités : « Dans l’eau, on ne voit plus que des chiffres, on ne voit pas cette source de vie. »

L’Oued Medjerda au niveau de la station d’épuration de Bou Salem (nord-ouest de la Tunisie).

Un autre type de menace pèse sur le fleuve : les eaux usées des ménages. Une partie des zones urbaines du bassin de la Medjerda ne disposent pas d’assainissement. C’est le cas à Tebourba, petite ville de la banlieue lointaine de Tunis. Planté au milieu de la campagne, cet ancien village de colons français a sûrement grandi un peu trop vite.

Le cultivateur de blé a dû se résoudre à utiliser ce poison

À l’entrée d’une association locale de défense de l’environnement, le responsable nous tend un masque en tissu portant la mention « I love Tebourba ». À 35 kilomètres de Tunis, la ville est le potager de la capitale depuis plus d’un siècle. « Elle est connue pour les poires, les fruits à pépins en général, les cultures maraîchères », dit Hamza [2], jeune agriculteur de 28 ans qui fait partie de l’organisation. Il craint pour la survie de son activité. Dans la région, l’eau de la Medjerda sert à l’irrigation, même si elle détruit peu à peu l’environnement. « La terre s’appauvrit, la salinité augmente et les arbres pourrissent. Les agriculteurs savent que l’eau est polluée, mais comment faire autrement ? » Le cultivateur de blé a dû se résoudre à utiliser ce poison.

Il faut marcher cinq minutes et s’éloigner du centre-ville pour remonter à la source du problème. Dans le quartier de Khalij Jaleede, il n’y a pas d’égoût. La route principale, ou plutôt la piste, est bordée d’un caniveau qui a été creusé dans la terre. Il se remplit d’eau brune et de déchets quand il pleut. Chaque maison dispose de sa fosse septique, souvent installée de manière sommaire et anarchique sur la voie publique. Une fois par mois un camion vient récupérer le contenu pour le déverser à seulement quelques centaines de mètres de là, dans un canal qui traverse des champs et aboutit à trente mètres des terres de Hamza [*].

Un habitant pose devant le canal où sont jetées les eaux usées du quartier de Khalij Jaleede à Tebourba (près de Tunis).

L’agriculteur débute dans le métier mais a déjà l’air fatigué. Sous son flegme pointent colère et frustration. « J’aimerais bien faire du bio, mais c’est impossible », lâche-t-il, dépité. Il a dû mettre ses convictions de côté, car en face de ses cinq hectares un voisin pratique une agriculture conventionnelle, à grand renfort de chimie. Et de toute façon, même s’il n’avait pas été là, « il y a les eaux usées ». Soit cette tranchée remplie d’un liquide saumâtre où trempent un canapé, des cartons en pagaille et des sacs de ciment. Ce dépotoir l’empêcherait sûrement d’obtenir les certifications nécessaires, pense-t-il. Un détail le désespère en particulier : le champ qui est traversé par le « fossé » appartient à l’État.

Les habitants du quartier de Khalij Jaleede ont plusieurs fois interpellé les autorités, la région, la municipalité pour réclamer des infrastructures, mais leurs pétitions et leurs lettres restent sans réponse. Les dernières ont été envoyées au mois de juin. Le statu quo menace tout au bout de la chaîne la santé des consommateurs. « Ça nous touche tous, à travers ce qu’on mange, ce qu’on boit », dit Hamza. Alors que la qualité du fleuve a été passée au crible plusieurs fois, aucune étude de terrain n’a encore été effectuée pour établir un lien entre la pollution qu’il charrie et la santé humaine.

Dès l’Antiquité, la Medjerda a permis le développement de l’agriculture. Dans les anciennes cités du bassin du fleuve, à Thibar, Vilta, Vaga ou encore Bulla Regia, les civilisation numides, puniques et romaines ont pu s’épanouir. « C’est l’une des régions les plus fertiles d’Afrique du nord. Elle produit du blé et je suis certain qu’elle fut l’un des greniers de Rome », s’enthousiasme Moheddine Chaouali, archéologue et inspecteur du patrimoine pour le nord-ouest tunisien. La transmission de ce bien commun aux générations futures est aujourd’hui menacée. Dans les montagnes et les plaines, la mémoire de ceux qui habitent ses rives rappelle une époque, pas si lointaine, où la nature était encore préservée.


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