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Fondation et la politique-fiction d’Asimov

Article initialement publié sur le site du NPA.

Dans quelques jours va être diffusée une adaptation en série du cycle de Fondation1, une des œuvres majeures d’un écrivain majeur de la science-fiction, Isaac Asimov. La série, annoncée depuis plus de treize ans, est attendue par les fans avec un mélange de hâte et d’anxiété, parce qu’il serait très facile de rater l’adaptation d’une œuvre si riche (7 livres écrits de 1951 à 1993). Verdict très bientôt. A cette occasion, il peut être intéressant de dire quelques mots d’un point de vue politique sur Fondation, et plus largement sur les influences politiques que l’on retrouve dans la science-fiction d’Asimov. Attention quand même : pour des lecteur·trices ne connaissant pas ces œuvres, cet article pourrait spoiler quelques histoires.

La psychohistoire et le matérialisme historique

Dans l’univers de Fondation (qui est d’ailleurs largement connecté aux autres univers d’Asimov, comme le cycle des robots, de l’Empire et de nombreuses nouvelles), la civilisation humaine a atteint une échelle galactique, et est organisée en Empire. Sous le poids de diverses contradictions internes, cet empire va s’effondrer, et provoquer un dramatique recul de la civilisation, recul technologique, économique, culturel, etc. Ce qui ouvre une nouvelle ère analogue à un Moyen Âge transposé dans le futur. L’influence de la chute de l’Empire romain – ou en tout cas de l’image que l’on s’en faisait dans les années 1950 – sur Asimov est manifeste.

Au cours des différents livres du cycle de Fondation, Asimov décrit une succession d’évolutions économiques et de révolutions politiques. L’essor du commerce entre planètes et des marchands entre par exemple en contradiction avec les élites religieuses (qui prospéraient sur la maîtrise d’une technologie plus sommaire), et cela crée les conditions pour des changements révolutionnaires. On suivra donc les histoires de nombreux protagonistes ayant une influence majeure sur le cours des événements, mais sans que l’on perde de vue à quel point leur action était déterminée par des forces historiques de longue durée. Il est assez facile d’y voir l’influence de la grille d’analyse marxiste (conception matérialiste de l’histoire) et de nombreux commentateurs l’ont relevé.

La méthode d’analyse de l’histoire est elle-même un élément important des romans, Asimov la nommant « psychohistoire ». Il est intéressant de souligner quelques points, qui contrastent avec le matérialisme historique :

  • La psychohistoire est développée par un mathématicien, en tant que science statistique. Cela lui donne plutôt une connotation de « science dure ».
  • La psychohistoire fait des prédictions extrêmement précises, y compris jusqu’au rôle de certains individus, qui servent directement dans Fondation à modifier le cours des événements sur du long terme à l’aide de modifications relativement « micro ». Un degré de précision que le marxisme n’a jamais prétendu atteindre, et qui reste à ce jour de l’ordre de la spéculation la plus improbable.
  • Même si la psychohistoire est présentée comme découlant d’outils statistiques, donc d’une forme de sociologie, elle véhicule l’idée que l’analyse historique se fait par agrégation d’analyses psychologique micro jusqu’à la vision globale ( « bottom-up ») plutôt qu’à partir d’une démarche holiste. A l’inverse, les marxistes utiliseraient plus volontiers le synonyme de « socio-histoire » pour le matérialisme historique, que celui de psychohistoire.
  • Pour Marx, la compréhension au moins partielle de l’évolution historique avait vocation à être popularisée, pour que la grande masse du prolétariat comprenne son rôle historique dans la dernière grande révolution sociale à mener (débouchant sur une société sans classe). Elle serait ainsi la première classe à mener une révolution sans faire appel à un voile idéologique (comme les révolutionnaires de 1789 faisant appel à l’imaginaire de la Rome antique2), mais en ayant basé son programme politique sur une compréhension scientifique. Cette idée n’est pas présente dans l’œuvre d’Asimov. Au contraire, pour que la prédiction ne soit pas faussée, l’objet d’étude doit ignorer la prédiction. Le génial mathématicien Hari Seldon et ses successeurs doivent rester dans leur tour d’ivoire, surplombant l’humanité, pour son propre bien.

Un humanisme libéral

Ces super-intelligences faisant discrètement le bien des masses se retrouvent ailleurs que dans Fondation, par exemple avec des robots à l’intelligence supérieure (R. Giskard Reventlov, R. Daneel Olivaw). Donc même si Asimov a le mérite de décrire l’importance de « lois » historiques au-dessus des individus, il place finalement à nouveau des Grands Hommes à la tête du mouvement.

Dans ses romans ou nouvelles, Asimov montre plus d’une fois sa tendance à dénoncer les tyrannies et oppressions de toutes sortes. A commencer par l’impérialisme, transposé à l’échelle des planètes. Le racisme ordinaire trouve aussi son écho dans le mépris envers les habitants de telle ou telle planète, souvent montré comme irrationnel et stupide.

Concernant la représentation des femmes dans ses œuvres, Asimov est ambivalent. Du point de vue de la représentation des femmes dans ses œuvres, il a fait mieux que la moyenne des auteurs de son temps. Dans les années 1940 il abordait la question du poids des normes de genre pour les femmes, en particulier via la figure de la scientifique Susan Calvin, qui était son personnage préféré. Plusieurs protagonistes importantes sont des femmes, et ont des personnalités fortes3 Mais du point de vue de son comportement en tant qu’homme, Asimov était connu comme « l’homme aux cent mains », se permettant sans cesse des attouchements sur des femmes, ce que tout le monde (masculin évidemment) trouvait visiblement hilarant4.

Il n’est pas rare que les luttes de classes soient évoquées dans les œuvres d’Asimov, mais le plus souvent les héros surplombent cette lutte, ce qui reflète sans aucun doute le sentiment de l’auteur. Même si Asimov exprime de la compréhension pour le sort des classes dominées5, il manifeste aussi un mépris implicite et constant : celles-ci ne sont pas capables de porter quelque progrès que ce soit, n’étant pas éclairées. Par exemple, les syndicats sont décrits comme rétrogrades car ils s’opposent à l’introduction des robots au nom de la défense de l’emploi.6

Globalement, la lutte des classes est présentée comme une sorte de calamité pour l’humanité, dont il ne sort que violence et malheur, comme on peut le voir dans la nouvelle Le briseur de grève, ou dans un des romans du cycle des Robots :

« Les civilisations ont toujours été en forme de pyramide. A mesure que l’on grimpe vers le sommet de l’édifice social, on bénéficie de loisirs accrus et de possibilités accrues de rechercher le bonheur. […] Aussi y a-t-il toujours des conflits sociaux dans toutes les sociétés humaines courantes. Les actes de la révolution sociale, les réactions qui en découlent pour s’en préserver, ou la combattre une fois qu’elle a commencé, sont les causes des plus grandes misères que l’humanité ait jamais supportées depuis les premiers temps de l’Histoire. »7

Malgré toute son imagination, Asimov a du mal à imaginer l’humanité mettant en place des sociétés sans classes. Dans La fin de l’Éternité, une autre histoire sur très longue durée, il est toujours évident qu’il y a des classes supérieures au 482e siècle.

La seule voie qui est évoquée vers une société sans classe est celle d’une technologie si développée qu’elle conduirait pacifiquement à une société de sur-abondance. C’est par exemple ce qui s’est produit sur Solaria, une planète avec seulement 1200 habitants et un ratio de 10 000 robots par habitant.

« Ici, sur Solaria, pour la première fois, le sommet de la pyramide existe seul. En lieu et place des mécontents, il n’y a que des robots. Et nous avons, nous, la première société révolutionnaire, la seule qui le soit vraiment, la première grande découverte sociale depuis que les fermiers de Sumer et d’Egypte ont inventé les villes. »8

Cette idée se trouve également développée, cette fois sur Terre, dans une nouvelle :

« Désormais il sembla moins important que le monde se pliât aux préceptes d’Adam Smith ou de Karl Marx. Ni l’un ni l’autre n’avaient plus guère de sens étant donné les nouvelles circonstances. […] L’économie terrestre est stable et demeurera stable, car elle est fondée sur les décisions de machines à calculer qui se préoccupent essentiellement du bien de l’humanité grâce à la puissance irrésistible de la Première Loi de la Robotique. […] Les populations de la Terre savent que n’interviendront jamais le chômage, la surproduction, ou la raréfaction des produits. Le gaspillage et la famine ne sont plus que des mots dans les manuels d’histoire. Si bien que le problème de la propriété des moyens de production devient un terme vide de sens. Quel que pût en être le propriétaire – si une telle expression a encore un sens – qu’il s’agisse d’un homme, d’un groupe, d’une nation ou de l’humanité entière, ils ne pouvaient être utilisés qu’en vertu des directives des Machines… non que les hommes y fussent contraints, mais c’était la solution la plus sage et les hommes ne l’ignoraient pas. »9

On le voit, Asimov restait un intellectuel humaniste libéral, chez qui Raison et Science sont les puissances principales du progrès. Il avait cependant une connaissance des dynamiques historiques suffisante pour ne pas verser dans les formes les plus simplistes d’idéalisme et de positivisme.

Toutefois, dans différents ouvrages, cette conception uniforme d’apogée de la société, vue comme seul débouché de la marche vers le progrès, est contestée. Il s’agit même de la trame du livre La fin de l’éternité, où s’affronte d’un côté la “Raison”, incarnée dans “L’éternité”, une société secrète contrôlant le voyage dans le temps et qui a pour but de rationaliser l’avancée de l’humanité, en supprimant tous ses développements “inutiles” (notamment le voyage dans l’espace) et de l’autre, une motivation individualiste, d’un des agents de l’Eternité, qui, afin de sauver une femme qu’il aime de sa disparition suite à leurs modifications du temps, va tenter de faire disparaitre la machine à remonter le temps.

Le dénouement de ce livre, où finalement l’agent de l’Eternité découvre qu’il a été manipulé par cette femme, qui vient d’un futur où l’humanité a dépéri suite à cette rationalisation excessive, et qui a bloqué l’humanité sur Terre, peut également être vue comme une réhabilitation de la psychologie.
La marche de l’histoire n’est plus seulement vue d’un point de vue holistique, purement désincarné, mais a ses propres contradictions, et les acteurs sociaux disposent d’une marge de manœuvre. Cette conception très hégélienne de l’histoire fait des acteurs sociaux des agents qui incarnent les contradictions de leur société, et qui par leurs actions provoquent la marche de l’histoire, mais en étant eux même dépassés par les conséquences de leurs actions.

La psychohistoire prend ici toute sa place. Individus et sociétés sont réconciliés, et cette conception, novatrice à l’époque, de prendre en compte les affects et les considérations individuelles comme socialement et historiquement situées, permet de mettre en avant une grille d’analyse couvrant à la fois sociologie et psychologie. Il s’agit également d’un fil rouge que l’on retrouve dans nombre de ses nouvelles, où l’individu est confronté à des événements paranormaux, qui vont le forcer à se confronter à la société (Crédible) Cette réconciliation a été travaillée par Ehrenberg, qui a ainsi mis en avant comment la dépression est une maladie psychologique issue à la fois des conséquences de l’exploitation capitaliste, dans sa période néolibérale, et de l’absence de débouchés collectifs concrets, qui aboutissement à la fatigue d’être soi.

D’un point de vue marxiste, on peut par ailleurs faire le parallèle avec cette contradiction, souvent exprimée, que si la lutte des classes est le moteur de l’histoire, alors l’action des militants serait inutile, vu que le mécanisme du progrès serait en quelque sorte inarrêtable. Bien que critiquable aux égards abordés plus haut, cette réflexion d’un écrivain de science-fiction est néanmoins d’une certaine richesse réflexive sur nos actions en tant que militants.
Si l’œuvre d’Asimov a une telle portée, c’est en grande partie parce qu’il avait de multiples qualités. Son imagination foisonnante s’est basée sur de solides connaissances scientifiques, que d’ailleurs il aimait partager, comme en témoignent ses nombreux livres de vulgarisation. De plus, sa science-fiction ne se résume pas à des contes situés dans le futur, qui joueraient seulement sur la corde de l’évasion. On peut affirmer que sa force, c’est surtout de poser quasiment à chaque chapitre des questions sur l’humanité. Parfois de façon simpliste, parfois franchement métaphysique, mais assez souvent sous un angle intéressant pour des militant·es communistes.

  • 1.https://fr.wikipedia.org/wiki/Cycle_de_Fondation
  • 2.« La révolution sociale du XIX° [du 21e!] siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XIX° siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c’est le contenu qui déborde la phrase. » K. Marx, Le 18 brumaire de L. Bonaparte, 1851
  • 3.Irène Delse, Idées reçues: Asimov et les personnages féminins, 2010
  • 4.Actualitté, “L’homme aux cent mains” : Asimov, adepte du harcèlement sexuel, Janvier 2020
  • 5.Cf. par exemple la description des ouvriers du secteur de Dahl sur Trantor, les Dahlites (à rapprocher des dalits, les intouchables en Inde), dans Prélude à Fondation.
  • 6.Cf. Isaac Asimov, Les cavernes d’acier, 1956
  • 7.Isaac Asimov, Face aux feux du soleil, 1957
  • 8.Isaac Asimov, Face aux feux du soleil, 1957
  • 9.Isaac Asimov, Conflit évitable, 1950

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