Rosa Luxemburg : le regard critique de l’aigle

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SOURCE : Arguments pour la lutte sociale

C’est aujourd’hui le 150° anniversaire de la naissance de Rosa Luxemburg, le 5 mars 1871. A cette occasion, nous republions un article de Vincent Présumey paru sur son blog de Mediapart fin 2016. Cet article ne porte pas sur la totalité de l’œuvre théorique et de l’action politique de cette figure essentielle, mais sur un texte clef, écrit 5 mois avant son assassinat, consacré à un premier bilan, un peu moins d’un an après octobre 17, de ce nœud de nos espoirs et de nos tragédies : la révolution russe.

Image illustrant cet article : dessin de couverture de Red Rosa, BD de Kate Evans, Verso éd., London/Brooklyn 2021, en français aux éditions Amsterdam.

Cette étude reprend, avec la réécriture nécessaire pour en faire un article autonome, le chapitre X d’un livre intitulé Le premier âge de la révolution prolétarienne, ouvrage consacré surtout à la période révolutionnaire en Europe des années 1917-1923, dont le fichier de 683 pages, terminé en septembre 2013, attend chez un certain nombre d’éditeurs, dont je suis aujourd’hui sans nouvelles (voir déjà à ce sujet l’article sur le centenaire du congrès de Tours). VP.

La catastrophe par laquelle est inauguré le monde actuel, je veux parler de la guerre de 1914-1918, commence par l’assassinat de Jean Jaurès et se termine par celui de Rosa Luxemburg. Cette grande révolutionnaire, au tempérament artiste, polonaise, juive, allemande, légèrement handicapée, et femme, était le météore de la social-démocratie allemande en même temps qu’une figure des combats de rue et des grèves générales de 1905 en Pologne et en Russie. Sa réduction au silence par emprisonnement, en application d’une condamnation pour outrage à l’armée datant d’avant-guerre, intervient rapidement après le déclenchement des hostilités européennes. Elle ne sera pas complète car Rosa Luxemburg fait passer des textes à l’extérieur, mais elle sera suffisante pour l’isoler largement de l’histoire générale, acte politique décisif par lequel l’impérialisme allemand, au compte de tous les impérialismes, veillait sur ce qui était le plus dangereux pour lui, et pour eux. Sa détention prolongée par lettre de cachet impériale, elle ne sera libérée de la prison de Breslau, aujourd’hui Wroclaw – la patrie du fondateur de la social-démocratie, Ferdinand Lassalle – que pour plonger dans le chaudron de la révolution, le 10 novembre 1918, pour quelques mois jusqu’à son assassinat, par les corps francs, ces ancêtres directs des nazis, avec Karl Liebknecht, le 15 janvier 1919.

C’est donc enfermée que Rosa Luxemburg apprend la révolution russe d’Octobre 1917, ces bolcheviks, qu’elle connaît bien, les appelant les « beks » dans sa correspondance (où les mencheviks sont les « meks »), ce Lénine qui l’a souvent prodigieusement agacée mais pour lequel elle a la plus grande estime humaine et intellectuelle, et qui le lui rend bien, prenant le pouvoir en Russie. Mais c’est le jour même ou peu s’en faut qu’elle apprend la mort au front de Hans Dieffenbach, jeune homme qu’elle adorait. Ce deuil, partie prenante du grand massacre impérialiste, lui coupe la parole dans l’immédiat.

Dans les mois qui suivent Rosa Luxemburg va écrire sur la révolution russe, et elle est loin de manquer d’information, car son amie intime Mathilde Jacob, qui mourra au camp de Theresienstadt en 1943, lui fournit de la documentation. Ce qu’elle ignore, elle le reconstitue, à partir de ce qu’elle connaît de la Russie et en fonction de ses conceptions politiques. Elle approuve la révolution russe mais pense qu’elle n’a guère d’avenir si la révolution prolétarienne ne commence pas en Allemagne. Très vite elle est de plus en plus critique, notamment envers le traité de Brest-Litovsk entre Russie et Allemagne, perçu comme une catastrophe qui, due au retard de la révolution allemande, va l’aggraver en retour. Car c’est bien le retard criminel de la révolution allemande qui porte atteinte, d’emblée, au caractère de la révolution russe, sans exonérer les bolcheviks, ceux qui ont osé, et qui ont eu raison d’oser, de leurs actes et de leurs choix : les hommes font leur histoire.

Ces critiques produiront un manuscrit, intitulé La révolution russe, dont l’histoire est inséparable des destinées ultérieures de la révolution russe et du communisme. Ce texte est une véritable pierre d’angle de l’histoire du XX° siècle. Il prend parti pourla révolution russe tout en étant un véritable cri de Cassandre sur ce que pourrait être son avenir, parce que l’Allemagne la laisse isolée et parce que les bolcheviks piétinent la démocratie. Cri du cœur et aussi bien cri de la raison en faveur de la démocratie, il comporte ces mots immortels : La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement.

Nous allons d’abord dire quelques mots de la place de ce texte dans l’histoire et de ses destinées, puis nous en présenterons un résumé et analyserons ses thèses au fur et à mesure – sur la question agraire, sur la question nationale ; et sur la démocratie, son cœur et son aboutissement. Disons tout de suite que j’adhère totalement au point de vue de Rosa Luxemburg sur la démocratie, tout en considérant que ses positions sur les questions agraire et nationale sont erronées et ne sont pas du tout nécessairement liées à son point de vue en faveur de la démocratie, qu’elles auraient plutôt tendance à affaiblir. C’est cette affirmation démocratique qui fait sa force, les questions agraire et nationale demandant une analyse critique, par elle-même tout à fait importante et intéressante.

Espérons que l’effort de transposition et de contextualisation indispensable n’atténue point, mais met au contraire en relief, la puissante actualité de ces réflexions, car en leur centre se situe la question de la démocratie, de la démocratie en action – ou pas – et donc de la démocratie illimitée des êtres humains forgeant leur propre histoire – ou de leur dessaisissement.

Histoire et devenir du texte.

Rosa Luxemburg avait écrit un premier article alarmiste sur la Russie rouge, fin août début septembre 1918, intitulé La tragédie russe, qui commentait la signature de clauses additionnelles au traité de Brest-Litovsk comme indiquant que l’espoir des bolcheviks de se sortir isolément de la guerre mondiale était un faux espoir. Il fut publié dans les Lettres de Spartacus, bulletin clandestin de la gauche internationaliste allemande, avec un chapeau précisant que les craintes exprimées dans l’article ne résultaient que de la « situation objective » des bolcheviks et non de leur « comportement subjectif ». Mais pour R. Luxemburg elles résultaient bien, aussi, de ce dernier.

C’est probablement pour développer cette question qu’elle écrivit alors La révolution russe, après une visite de Paul Lévi faisant suite aux réserves du comité de rédaction des Lettres de Spartacus, dont il faisait partie, et au refus de publier un autre court article sur le même sujet ; les dirigeants spartakistes constataient que les positions les plus critiques à propos de la Russie dans leurs rangs émanaient de celle qui était, avec Karl Liebknecht, leur porte-drapeau, et leur première autorité politique.

Il semble qu’après une discussion de plusieurs heures elle se mit d’accord avec Lévi pour rédiger ce texte de fond qu’elle aurait d’abord voulu voir publier, puis dont elle accepta qu’il ne fut pas destiné à publication, du moins dans l’immédiat, Rosa n’excluant pas de le développer en un livre quand elle aurait le temps, tout en disant qu’elle espérait au moins le convaincre, lui. Elle aurait aussi suggéré que le vieux Franz Mehring travaille sur ce sujet. Elle n’aura jamais le temps d’en faire un livre, mais le texte circula sans doute dans le noyau spartakiste.

Fin septembre le manuscrit avait été remis à Mathilde Jacob, intermédiaire clandestin, et Lévi disposait d’une copie, sans doute incomplète. Lorsqu’il sera divulgué publiquement pour la première fois, fin 1921, plusieurs anciens compagnons de Rosa – Clara Zetkin, Adolf Warski, Ernst Meyer – tentèrent de démontrer, dans la presse communiste, qu’une fois libérée, elle avait changé d’avis sur la Russie et s’était pour cela opposée à toute publication.

Qu’elle n’ait pas eu la possibilité matérielle de travailler la question, engagée directement dans la révolution, est certain, mais qu’elle ait changé d’avis est douteux. D’après les souvenirs de Karl Radek, publiés en 1926, le soir de son arrivée (de Russie), le 19 décembre 1918, il dîne dans l’arrière-salle d’un bistrot ouvrier avec Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Léo Jogishes et Paul Lévi, et c’est sur le sujet de la terreur en Russie que démarre la discussion de ces retrouvailles historiques. Rosa attaque et cette partie du débat ne débouche pas sur une conclusion, mais sur un rire général qui permet de passer à autre chose : elle s’étonne que le chef de la Tchéka, Dzerjinski, ce gros naïf, puisse être « cruel », et Jogishes – qui fut son compagnon pendant deux décennies – lui lance : « Quand il le faut tu l’es bien toi aussi ! ». Selon Radek Rosa aurait reconnu s’être trompée sur le rôle des soviets comme organes dictatoriaux et sur la question paysanne. Rien de tout cela ne permet de penser qu’elle aurait changé d’avis sur la question de la démocratie dans la révolution russe, d’autant que d’autres témoignages (souvenirs de Paul Frölich) signalent son irritation envers les « commissaires en bolchevisme ».

Die russische Revolution. Eine kritische Würdigung fut publié pour la première fois sur la base d’une copie manuscrite incomplète fin 1921, par Paul Lévi, l’un des principaux héritiers politiques (et amant pendant quelques temps, en 1914), de Rosa Luxemburg.

Paul Lévi, qui avait également été proche de Lénine en Suisse pendant la guerre, avait été le principal dirigeant du communisme allemand en 1919-début 1920. D’un tempérament artiste, voire esthète, qui l’éloignait du type de militants le plus courant à l’époque, il était, dès 1920 où il se rendit en Russie pour le second congrès de l’Internationale communiste, sceptique sur le régime bolchevik, la guerre russo-polonaise, les méthodes de Zinoviev, « président » de l’Internationale communiste, et il préconisait une politique unitaire, celle du « front unique ouvrier », avant la lettre. S’étant opposé à l’absurde et meurtrière « action de mars », tentative insurrectionnelle putschiste impulsée par des émissaires de Zinoviev, et l’ayant dénoncée publiquement, il fut exclu du parti au printemps 1921. Lénine et Trotsky cautionnèrent son exclusion tout en lui donnant raison sur le fond. Avant les « trotskystes » et d’autres, les « lévites » sont les premiers hérétiques du communisme de la III° Internationale. C’est dans ce contexte, très polémique, qu’il prend l’initiative de publier le texte de Rosa, avec l’assentiment de Mathilde Jacob et en ayant tenté d’avoir celui de Klara Zetkin qui, voulant rester au parti, le lui refuse.

Cette publication suscite les « rectifications », dans la presse communiste, de Zetkin, Warski, Meyer, auxquelles j’ai fait allusion. Au-delà de ces premiers contre-feux, une vulgate à l’usage du militant communiste de base est rapidement mise en place : nous aimons beaucoup Rosa qui était une grande âme révolutionnaire aux sentiments très purs, mais en prison elle était mal informée, d’ailleurs elle a vite montré dans les luttes en Allemagne qu’elle aussi était contre l’élection d’une assemblée constituante, et ce texte ne reflète qu’une sorte d’émoi passager – presque une pamoison bien féminine … Cette version – qui perdurera – est par exemple exposée dans un article du Bulletin communiste, organe théorique et de formation du communisme français, du 5 janvier 1922 (signé d’un certain Alex Guillain).

Parallèlement Karl Kautsky, marxiste orthodoxe et théoricien de la social-démocratie, publie en 1922 Rosa Luxemburg et le bolchevisme. Selon lui la révolution russe était une révolution bourgeoise provisoirement conduite par le prolétariat, et ne pouvait être rien d’autre, ce que les bolcheviks n’ont pas compris, ruinant la Russie et accumulant les crimes. La « défense passionnée et frappante de la démocratie » par Rosa Luxemburg est un coup direct porté au bolchevisme alors même qu’elle se situait dans le même camp que lui. Sur tout le reste, son texte est périmé.

Les deux versions – communiste orthodoxe et social-démocrate orthodoxe – se complètent et se reflètent : pour la première le démocratisme de Rosa est une sensiblerie de femme emprisonnée, pour la seconde il est justifié mais pareillement incohérent avec ses positions révolutionnaires. Les uns et les autres dénient, au fond, la rationalité de la place centrale de la démocratie au cœur de la théorie et de la pratique révolutionnaire, soit pour préconiser une prétendue révolution sans démocratie, soit pour préserver une prétendue démocratie sans révolution. Non-dit, mais bien présent entre les lignes, nous avons ce caractère « féminin » de Rosa, par ailleurs incontestable mais qui sous-entend toujours, chez ces messieurs orthodoxes, un manque de rationalité de sa part …

Le recueil d’essais de l’intellectuel communiste hongrois Gyorgi Lukacs, publié en 1923, Histoire et conscience de classe, comportait un article contre le texte de Rosa, Remarques critiques sur la critique de la révolution russe par Rosa Luxemburg, lui reprochant de ne pas voir le « caractère organique de l’évolution historique » en surestimant l’élément spontané au détriment de la dimension « négative » et « dialectique », manque supposé de dialectique qui l’aurait empêchée de saisir que « l’étape du communisme de guerre », c’est-à-dire la terreur, s’impose partout. Ce faisant, Lukacs se démène en fait pour se défaire des références appuyées à Rosa Luxemburg, devenue sulfureuse pour l’orthodoxie, dont il s’était lui-même rendu « coupable » dans de nombreux articles, allant jusqu’à lui attribuer le fameux « point de vue de la totalité » qui distinguerait le marxisme (Rosa Luxemburg, marxiste, article du même recueil).

Cette petite lâcheté du penseur, qui ne sera pas la dernière et que l’on peut lire déjà dans son œuvre première Histoire et conscience de classe, le conduit à dessiner les traits de ce que l’on appellera bientôt le « luxemburgisme » en reliant entre eux, pour tenter d’en dégager un fil conducteur au fond petit bourgeois et laxiste, tous les textes dans lesquels, à différents moments, Rosa Luxemburg avait pu s’opposer à Lénine, et qui auraient nourri à la fois les droitiers à la Paul Lévi, et les gauchistes partisans de la démocratie des conseils. Rosa Luxemburg commence ici à apparaître, non pas comme une inflexible révolutionnaire que sa nature féminine aurait de temps en temps fait fléchir, ce que l’on peut excuser, mais comme quelqu’un de tendanciellement opportuniste et conciliant malgré sa féminine subjectivité révolutionnaire !

Adaptant déjà ses conceptions théorico-historiques à des exigences d’appareil, Lukacs dessine donc, tout en voulant préserver la statue de martyre de Rosa, la présentation schématique d’une révolutionnaire qui, toujours, se serait trompée, en raison de sa faiblesse congénitale dont sont exempts les bolcheviks, ces vrais durs, ces costauds. Or les bolcheviks n°1 eux-mêmes, Lénine et Trotsky, dans ces années suivant immédiatement la publication du texte de Rosa Luxemburg, n’ont rien fait publier à son sujet. Des notes de Lénine là-dessus ne seront publiées, de manière posthume, que dans la Pravda du 16 avril 1924, sous le titre de Notes d’un publiciste. Lénine, qui a sans doute découvert ce texte quand Paul Lévi l’a publié, y est dur pour celui-ci et estime que Rosa s’est trompée, mais il écrit ceci :

« A cela, [la publication de La révolution russe] nous répondrons par deux vers d’une bonne fable russe : « Il arrive aux aigles de descendre plus bas que les poules, mais jamais les poules ne pourront s’élever aussi haut que les aigles. (…) Rosa Luxemburg s’est trompée[suit une liste d’erreurs, selon Lénine, qui n’est pas la même que celle que donne Lukacs : il ne s’agit pas de toutes les polémiques qui les ont opposés, mais de faits historiques tels que l’indépendance de la Pologne, etc.] Mais malgré ses erreurs, elle était et elle reste un aigle … » – et il conclut en réclamant la publication de ses œuvres complètes, un vœu qui ne sera pas exaucé.

L’édition intégrale du texte fut réalisée par l’Institut de Recherche Sociale de Francfort en 1928, à partir du manuscrit initialement remis à Mathilde Jabob et retrouvé, dont Lévi n’avait pas eu la totalité, avec un fragment supplémentaire Sur la guerre, la question nationale et la révolution, et une mise au point sur l’établissement du texte et son histoire par Felix Weil, Einige unveröffentlichte Manuskripte.

Mais à cette date, polémiques et rappels symétriques à l’orthodoxie avaient déjà fait leur office. Il restait quand même à tuer l’aigle, ce qui présente moins de risque quand il est déjà mort -c’est-à-dire à effacer l’image de l’aigle à laquelle tenait Lénine. Staline dans un article officiel de 1932, lié aux purges contre les historiens, Certains problèmes de l’histoire du bolchevisme, entreprend définitivement de la ranger dans la catégorie générique des « mencheviks », ce contre quoi va s’élever Trotsky, qui redécouvre, ou découvre, véritablement Rosa luxemburg en relation avec la lutte contre le stalinisme, dans un article intitulé Bas les pattes devant Rosa luxemburg.

Il faut cependant aller au-delà de l’hommage et prendre complétement au sérieux cette première critique globale de la révolution russe faite du point de vue même de la révolution prolétarienne.

Position générale du texte de Rosa Luxemburg.

Pour Rosa Luxemburg la révolution russe est un événement fondamental non parce qu’elle est « russe », mais parce qu’elle est partie composante de la révolution socialiste mondiale, qui est maintenant la réalité à l’ordre du jour dans et contre le capitalisme mondial. Cette réalité dément le discours social-démocrate dominant sur deux plans essentiels.

D’une part, les forces qui se sont manifestées dans la société russe en tant que composante de la société capitaliste internationale avec toutes ses contradictions, étaient là avant 1914 : « l’aventure guerrière de l’impérialisme allemand » n’a pas déclenché la révolution russe, mais l’a d’abord retardée puis lui a imposé « les conditions les plus difficiles et les plus anormales. » Notons le bien : la guerre mondiale n’est pas la cause de la révolution russe, mais de ses anomalies, difficultés et déformations.

D’autre part, c’est du même coup que la révolution est socialiste et internationale, elle est les deux à la fois sous peine de n’être ni l’une ni l’autre. Dire comme le pape de l’orthodoxie marxiste de plus en plus « réformiste », Karl Kautsky, que le développement local des forces productives ne demande qu’une révolution bourgeoise, c’est faire de la révolution une affaire « nationale et pour ainsi dire domestique », moyennant quoi il ne s’agit plus ni de socialisme, ni de révolution, ni même de démocratie.

Comme la réalité dans laquelle la révolution russe voit le jour est celle de la barbarie et de la guerre, « … dans des conditions aussi défavorables, l’idéalisme le plus gigantesque et l’énergie révolutionnaire la plus ferme ne peuvent réaliser ni la démocratie, ni le socialisme, mais seulement de faibles rudiments de l’une et de l’autre. » Par conséquent, la critique de la révolution russe est non seulement une tache élémentaire de solidarité envers elle, mais elle est « … le meilleur moyen d’éduquer la classe ouvrière, tant allemande qu’internationale, en vue des taches que lui impose la situation présente. »

Février 17, c’est la réalisation du programme élémentaire de 1905, ce qui prouve encore que la pression militaire allemande n’est pour rien dans le contenu de la révolution. A partir de là tout s’articule autour des deux questions : la paix immédiate et la terre. Ni l’une ni l’autre n’est en soi « socialiste », expropriatrice du capital, si l’on isole unilatéralement les caractères de la révolution les uns des autres. Ce sont des aspirations basiques, démocratiques, et des questions de survie. Mais leur satisfaction est incompatible avec le capitalisme comme réalité mondiale. C’est donc par la revendication de la terre et par celle de la paix, et par leur réalisation, que la révolution russe est socialiste. Il ne faut pas chercher son caractère socialiste ailleurs.

La même chose vaut d’ailleurs pour la contre-révolution : le capitalisme mondial refusant la terre et la paix, la bourgeoisie s’en remet à la réaction la plus extrême, et ce sont la dictature, la terreur blanche et la monarchie qu’elle prépare, et nullement la démocratie : la démocratie n’est pas bourgeoise, la bourgeoisie n’est pas démocratique – c’était déjà là la grande leçon de Rosa Luxemburg dans Réforme ou révolution, son premier ouvrage politique important, datant de 1899.

C’est donc la même « logique de fer » qui « seule pouvait sauver la démocratie et pousser la révolution en avant », et si la révolution a pu aller de l’avant et ne pas être écrasée, c’est parce que les bolcheviks ont mis en œuvre cette logique.

Les « deux mots d’ordre petits bourgeois ».

Tel est le cadre de la critique. Nous en venons à la critique même. Elle se présente en deux étapes : d’abord une attaque contre « deux mots d’ordre petits bourgeois », le partage des terres et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, puis, partant du problème de la dissolution de la constituante, des considérations de portée beaucoup plus profonde et générale sur la nécessité absolue de la démocratie pour le prolétariat.

La position fondamentale prise dès Réforme ou révolution en faveur de la démocratie, et de la démocratie comme apanage du prolétariat et pas de la bourgeoisie, ne s’applique pas pour Rosa Luxemburg aux revendications qui, à ses yeux, ne portent pas véritablement sur la démocratie, mais sur l’acquisition de conditions matérielles ou politiques d’existence caractéristiques de la société bourgeoise. Conditions matérielles : l’accès généralisé à la propriété privée par le partage des terres. Conditions politiques : l’existence autonome de l’Etat national. Il ne s’agit pas là de la démocratie telle qu’elle est traitée dans la suite du texte, liberté de critique, pluralisme, droit d’expression, etc., qui sont des conditions vitales sine qua non du socialisme et de la marche au socialisme qu’est la révolution, mais il s’agit de « conquêtes » pour pouvoir s’épanouir dans le cadre capitaliste (propriété privée), ou pour que la société bourgeoise s’épanouisse en tant qu’Etat (indépendance nationale). Ainsi résumé ce que me semble être la position de R. Luxemburg, elle a une force logique indéniable.

Sur le partage des terres.

La position de Rosa Luxemburg.

Le mot d’ordre de partage des terres, excellente tactique politique pour associer la paysannerie au prolétariat au moment de l’insurrection, s’avère très dangereux pour la suite. En effet, il écarte de fait les deux conditions fondamentales d’une transformation socialiste de l’économie, que sont la nationalisation des grands domaines et même de la moyenne propriété, permettant de mettre en place des exploitations collectives efficaces et modernes, et la marche à la suppression de l’opposition entre agriculture et industrie, entre ville et campagne, trait caractéristique du capitalisme, avec leur développement fusionné selon un « point de vue commun », ce qui serait, même en Occident et même sans les difficultés propres à l’espace russe, la tache peut-être la plus difficile de la transition vers le socialisme.

Or le partage des terres, au contraire, aboutit à l’individualisme agraire, se déroule d’une manière nullement collective, pense pouvoir deviner R. Luxemburg, et favorise « les paysans riches et les usuriers » qui forment donc une bourgeoisie rurale, laquelle ressort consolidée et enrichie de l’épisode du grand partage, formant une couche d’ennemis futurs du prolétariat, bien pire et bien plus puissante que la peu nombreuse aristocratie foncière d’autrefois. La preuve : d’ores et déjà, le paysan russe ayant la terre s’est claquemuré dans celle-ci et ne veut plus rien savoir, boycottant le marché avec les villes dans l’espoir d’en tirer des profits usuraires.

Critique de la position de Rosa Luxemburg sur le partage des terres.

Envisager la composante paysanne de la révolution comme l’aspect principal de ses aspects « démocratiques bourgeois », telle est en gros la position de Rosa Luxemburg, qui pour le coup relève du « marxisme orthodoxe » et se retrouve aussi bien chez Lénine que chez K. Kautsky ou chez des critiques de gauche du bolchevisme comme Anton Pannekoek ou Amadeo Bordiga. Il est admis que l’ampleur du mouvement paysan russe et son caractère « partageux » font peur aux bourgeois et aux propriétaires, mais cette aspiration au partage est elle-même tenue pour bourgeoise puisqu’elle serait un désir de propriété privée, antiféodal certes, mais non pas socialiste, terminant le travail commencé avec l’abolition du servage par le tsar Alexandre II en 1862, réalisant en Russie le travail fait en France en 1789, et en Angleterre lors des révolutions du XVII° siècle.

Mais en fait, de nombreux travaux sur le mouvement paysan dans l’empire des tsars et sur la paysannerie russe – pour ceux disponibles en français, citons d’abord Moshe Lewin, ainsi que Michael Confino, et un grand historien russe qui refit surface sous la Pérestroïka : Victor Petrovitch Danilov, notamment – donnent une image assez différente de cette paysannerie, différente de la représentation qu’en avaient tous les courants révolutionnaires ou presque.

Ce qui se produit en Russie en 1917-1918, c’est le grand partage, Tcherny peredel, littéralement le « partage noir », thème populaire millénariste paysan depuis fort longtemps. Ce partage ne s’accomplit pas individuellement, mais collectivement, souvent sous la menace des armes des soldats paysans qui ont déserté avec, mettant fin à la guerre pour venir faire le Tcherny peredel au village. Il est loin de se limiter à la saisie des gros domaines, de la grande propriété foncière capitaliste, royale et cléricale, envisagée dans les anciens programmes de la social-démocratie. Les mandats des soviets ruraux de 1917 reprennent et amplifient le vieux programme socialiste-révolutionnaire et Lénine s’y rallie et appuie se mise en pratique : ils comportent la redistribution des terres des « riches » en général au nom du principe selon lequel la terre appartient uniquement à qui la travaille, et ils l’appliquent aussi aux outils et au cheptel, et il interdit le salariat agricole et l’affermage des terres.

Il n’y a rien eu de tel dans les révolutions classiques « bourgeoises » de France et d’Angleterre.

La première révolution anglaise a ralenti l’appropriation privée des terres par enclosures, et favorisé un temps la préservation des droits coutumiers. La seconde révolution anglaise, « Glorious révolution » plus bourgeoise, aristocratique et financière, et moins plébéienne que la première, a au contraire ouvert la voie à l’achèvement des enclosures, c’est-à-dire à une appropriation privée du sol par expropriation de la masse paysanne qui devient un prolétariat, une petite partie d’entre devenant une couche de fermiers capitalistes, les anciens féodaux se transformant en préposés au prélèvement de la rente foncière capitaliste.

En France, il n’y a eu aucun partage des terres, mais une libération des tenures paysannes déjà existantes des servitudes et contraintes qui pesaient sur elles (remplacées d’ailleurs, en quelques décennies, par les mille et une formes de la rente, de l’endettement et de l’impôt). Les transferts de propriété se sont faits par des ventes, surtout de biens nationaux provenant du clergé, parfois des ventes forcées de biens de contre-révolutionnaires et d’émigrés, au bénéfice de la bourgeoisie d’abord, de l’ancienne noblesse propriétaire et de la paysannerie ensuite.

Loin de poser les bases d’un capitalisme agraire, le mouvement paysan russe ravive les formes communautaires traditionnelles du mir et de l’obtchina, avec des distributions périodiques de terre sous l’égide des « anciens » du village. Ni privatisation, ni nationalisation étatique, cette socialisation est appelée par Moshe Lewin une véritable « anti-nationalisation » de la terre, qui n’est plus une marchandise (La formation du système soviétique, Essai sur l’histoire sociale de la Russie dans l’entre-deux-guerres, Paris, Gallimard, 1987, p. 125). Ce qui brisera véritablement la longue vie de ces formes communautaires, ce sera … la collectivisation stalinienne à partir de 1929 !

L’on ne doit pas pour autant croire que le grand partage fut pleinement égalitaire. La répartition des outils et du cheptel, fonction de ce que chacun pouvait emporter et caser, les formes de coopération voire d’exploitation entre voisins et dans le cadre villageois et/ou familial, les inégalités économiques territoriales, sont bien présentes et fourniront le contenu, ténu, des futures campagnes de traque des koulaks, capitalistes agraires largement imaginaires – sera un koulak celui que le parti désignera comme tel.

Le grand partage est dominé non par l’allotissement de propriétés privées clairement séparées, mais par l’affirmation du caractère commun du sol, déclaré propriété nationale et mis à disposition, fin 1917, des collectivités paysannes (mir, soviets ruraux, conseils municipaux …). L’essor de la propriété privée rurale n’est pas accéléré, mais stoppé. Cette socialisation ne signifie pas « construction du socialisme » mais victoire de formes communautaires traditionnelles, qui évoquent plutôt des types de propriété commune des Indiens des Andes ou des paysans indonésiens. Le marché est théoriquement libre, mais les paysans attendent de meilleurs prix pour s’y lancer. Il ne s’agit pas de l’accaparement du blé par les koulaks, mais du fait que, dès avant 1917, la ville et l’industrie, réorientées vers la guerre puis démembrées, ne leur fournissent plus grand chose. C’est en vérité la lutte du « communisme de guerre » contre « le marché » qui, en le cantonnant dans une clandestinité massive, fera du marché noir une activité hautement spéculative …

Lénine comme Luxemburg, bien que le premier ait d’abord empiriquement donné libre court au mouvement paysan, sont donc loin de comprendre les processus sociaux à l’œuvre dans les campagnes. En les prenant pour des processus « bourgeois » ou « petits bourgeois », Lénine va de plus en plus se mettre en difficulté et pratiquer une fuite en avant autoritaire. A partir du printemps il va falloir prendre le blé : aucun autre procédé que la coercition ne fut d’abord envisagé, jusqu’en 1921, et les conséquences en seront désastreuses. Le manque de confiance dans la paysannerie sera une composante forte du recul de la démocratie à partir du printemps 1918, et de la reconstitution d’un appareil d’État militaire et bureaucratique fort classique mais tout puissant.

Sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La position de Rosa Luxemburg.

En ce qui concerne la question nationale, Rosa Luxemburg s’étonne du contraste entre le mépris des bolcheviks envers les principes démocratiques généraux et leur attachement quasi fétichiste à la formule du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », qui n’est pourtant selon elle qu’une « foutaise petite-bourgeoise ». Les révolutionnaires socialistes combattent l’oppression d’une nation par une autre, mais là il s’agit d’autre chose, à savoir de nationalisme visant à créer des Etats pour chaque nation, ce qui fait le jeu de la bourgeoisie, car la libre détermination des peuples n’existe pas et ne peut pas exister dans la société bourgeoise. Les plébiscites d’autodétermination par conséquent, soit sont empêchés si leurs résultats risquent de ne pas convenir à la bourgeoisie, soit sont manipulés par elle.

Dans le cas de la révolution russe, ce mot d’ordre n’a fait rien d’autre que de servir de pseudonyme au dépècement impérialiste de la Russie, « Russie » étant entendu non au sens de l’empire tsariste, mais au sens du terrain d’une formidable révolution présente aussi bien en Russie proprement dite qu’en Pologne, Ukraine, etc. Les bolcheviks, en faisant leur ce mot d’ordre, ont donc fait le jeu des bourgeoisies et de l’impérialisme, et cela est passé au premier plan lors des négociations sur le traité de Brest-Litovsk. La justification ou non de telles négociations et du principe d’une paix séparée ne sont pas mises en cause par Rosa Luxemburg, mais elle estime qu’en tentant d’instrumentaliser à leur avantage le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », les bolcheviks ont fourni d’importantes armes idéologiques aux bourgeoisies nationales et à l’impérialisme. Cette politique d’opportunité a donc, comme dans la question paysanne, fourni des armes à l’adversaire de classe. Les négociations de Brest-Litovsk ont mal tourné à partir du moment où les parties en présence ont accepté la Rada « indépendante » ukrainienne. La soi-disant auto-détermination a assuré la victoire de la contre-révolution en Finlande et en Ukraine. Certes tout cela n’aurait pas été possible sans l’armée allemande – et donc en fin de compte sans le rôle traitre de la social-démocratie – mais l’ « auto-détermination » a bien été le « cheval de Troie » de l’impérialisme.

R. Luxemburg est particulièrement dure envers le nationalisme ukrainien, frisant les rodomontades d’Engels en 1848 contre les « nations sans histoire » : « l’Ukraine n’a jamais constitué une nation ou un État indépendant, n’a jamais possédé de culture nationale, en dehors de quelques poésies romantico-réactionnaires », etc.

En conclusion, elle généralise sa conception : avec Wilson, l’auto-détermination des nations est devenue l’axe de la contre-révolution capitaliste mondiale contre la révolution socialiste. La contre-révolution récupère donc de vieux mots d’ordre qui furent révolutionnaires en leur temps : de même que la social-démocratie allemande a voulu faire passer la guerre impérialiste de 1914 pour la guerre de libération que voulait Marx contre le tsarisme, de même les bolcheviks ont fourni à l’impérialisme l’arme de l’autodétermination nationale. Jamais elle n’était allée aussi loin, aussi violemment, dans sa critique de ce type de mots d’ordre.

Dans le Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution, complémentaire, elle dessine la vision cauchemardesque de dizaines de micro-nations surgissant de toutes parts sous la coupe de l’impérialisme, chacune attachée à faire la guerre à toutes les autres et à réprimer le mouvement ouvrier et la révolution chez elle, véritable « nuit de Walpurgis du Brocken nationaliste » !

Critique de la position de Rosa Luxemburg sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Notons que Rosa Luxemburg elle-même constate que les armées allemandes ont pesé plus lourd que le mot d’ordre d’auto-détermination dans le recul des révolutionnaires à Brest-Litovsk. La Finlande et l’Ukraine sont les deux cas qu’elle met en exergue. Mais elle est loin, de sa prison, d’en connaitre le détail et ce qu’elle ignore, elle le complète sur la base de ses conceptions.

Finlande.

C’est la défaite de Brest-Litovsk qui est la cause principale de la défaite de la révolution en Finlande. Rien ne permet d’affirmer que l’auto-détermination, rendue inévitable dès la révolution de Février 1917, aurait été la cause de la défaite de la révolution finlandaise. Les révolutionnaires social-démocrates finlandais étaient pour une Finlande indépendante et socialiste. Contre les liens avec les classes dominantes de Russie ou d’Allemagne, ils étaient les indépendantistes les plus conséquents. Nulle contradiction ici, avec le fait que les soldats et gardes rouges russes leur ont prêté main forte. Leur repli après Brest-Litovsk résulte du traité, et non de l’aspiration du prolétariat finlandais à l’indépendance. La portée de cette défaite, avec une répression sanguinaire, est considérable car elle était un maillon intermédiaire possible entre la révolution en Russie et en Occident. Après s’être adossée au tsarisme, la bourgeoisie finlandaise se constitue volontairement vassale de l’impérialisme allemand, dont les forces armées interviennent : « indépendance » et « souveraineté » fort limitées, alors que la Finlande pleinement indépendante, tant envers la Russie qu’envers l’Allemagne, était la République des gardes prolétariennes, avec ses soviets et son assemblée constituante, qui a existé dans les mois précédant Brest-Litovsk, et dont on aurait pu dire aussi bien qu’Engels parlant de la Commune qu’elle était « la dictature du prolétariat », ce que le bolchevisme russe ne retiendra pas …

Ukraine.

L’Ukraine était un autre maillon intermédiaire possible. L’impérialisme allemand l’occupe en 1918 et, avant de s’y épuiser, il tente de mettre la Rada, son parlement national, à son service, puis le gouvernement de l’hetman Skoropadsky. L’indépendance ukrainienne est donc un leurre, et la masse de la population s’en rend très bien compte, les guérillas de toutes sortes se multipliant. Avec ou sans indépendance fictive, l’Allemagne, qui voulait le blé, le charbon et les ports, aurait tenté de s’en saisir, ne se limitant d’ailleurs pas aux frontières de l’Ukraine. Les velléités de reconnaissance de l’auto-détermination ukrainienne par les bolcheviks n’ont en rien favorisé la progression allemande, au contraire car elles leur ont valu des soutiens sur place, et ce sont plutôt leurs hésitations et leurs revirements en la matière qui ont sapé leurs relais. Les communistes indépendantistes ukrainiens, d’une part ceux de l’aile gauche de la social-démocratie ukrainienne (le futur Parti communiste indépendantiste), d’autre part la forte minorité nationaliste des bolcheviks ukrainiens, prédisaient une catastrophe pour le communisme en Ukraine si celui-ci n’assumait pas l’aspiration nationale à l’indépendance et à la souveraineté, forme nécessaire de la démocratie. Cette catastrophe se produira : au printemps 1919, la reconquête bolchevique de l’Ukraine tournera en déroute généralisée, prolongeant la guerre civile d’une année pour toute la Russie.

En Ukraine les questions nationale et paysanne forment d’ailleurs un bloc. Les communistes ont été ici des « dictateurs jacobins » russes, et non pas des démocrates prolétariens comme l’aurait voulu Rosa Luxemburg, mais ils l’ont été précisément parce que leurs théories (souvent) et leurs actes (plus souvent encore) furent plutôt conformes à la position de Rosa Luxemburg, à savoir : les paysans représentent la révolution bourgeoise devenue la contre-révolution qui ne veut pas donner son blé, et le nationalisme ukrainien est une foutaise petite-bourgeoise. Combien de bureaucrates staliniens, par ailleurs ignorants ou méprisants envers la grande révolutionnaire, auraient pu, pour leur propre politique prédatrice de satrapes, reprendre à leur compte certaines de ses formules sur les paysans et sur les aspirations nationales, tout particulièrement envers la nation ukrainienne !

L’hostilité accentuée de Rosa Luxemburg envers le nationalisme ukrainien pose un problème particulier. L’affirmation selon laquelle l’Ukraine n’a jamais constitué un Etat indépendant ne vaut rien, elle pourrait servir contre de nombreux peuples notamment coloniaux, mais elle est, de plus, fausse : l’État cosaque de Bogdan Khmelnitsky, au XVII° siècle, fut un Etat ukrainien indépendant, sans féodalisme, formé d’armées de type cosaque, dressé contre les seigneurs polonais, contre les prêtres catholiques et, pour leur plus grand malheur, contre les villes et les bourgs juifs. On ne peut s’empêcher de penser que, dans ce dédain pour l’existence même de la nation ukrainienne, la culture profondément polonaise et germanique de Rosa Luxemburg, typique du milieu juif émancipé, l’a aveuglée, comme d’ailleurs envers du fait national juif et yiddish. Et donc qu’il y a quelque chose de très « polonais » dans cet internationalisme-là, de cette polonité qui a oublié son particularisme au point de le rejeter chez le peuple dont le nationalisme ulcéré et malheureux lui est le plus semblable.

Derrière cet aveuglement sur le fait ukrainien, nous avons en effet un aveuglement sur le fait polonais. Ce qui contrarie le plus R. Luxemburg dans l’indépendance ukrainienne, c’est qu’elle déchire, croit-elle, le tissu vivant de la révolution russe – et de citer les villes des grandes grèves de 1904-1905, ukrainiennes ou méridionales. Mais ce n’est pas en 1918 que ce tissu vivant a été déchiré irrémédiablement, ni en 1917, mais bien en 1914-1915, quand la guerre mondiale a vu les troupes allemandes « libérer » la Pologne et la Lituanie. Or justement, le combat contre cette déchirure ne pouvait en aucun cas consister à envisager de manière ouverte ou implicite un retour de la Pologne dans la Russie, même dans une Russie démocratique et soviétique. La guerre russo-polonaise de 1920, déclenchée par Pilsudski, va précisément dégénérer en guerre de reconquête russe, prise pendant quelques semaines par Lénine pour une guerre d’exportation de la révolution.

Un autre fait encore suggère que l’on est à la limite d’une sorte d’autocensure inconsciente chez Rosa Luxemburg à propos de l’Ukraine, en relation avec sa propre polonité : dans sa même prison de Breslau, elle travaille à une traduction en allemand de la grande autobiographie de Vladimir Korolenko, qui n’était ni un nationaliste ukrainien ni un écrivain de langue ukrainienne, mais qui, comme écrivain social russe d’origine ukrainienne, a largement peint et chanté le monde paysan d’Ukraine. Ami de Khristian Rakovsky, le dirigeant de l’Ukraine soviétique de 1919 à 1923, Korolenko lui a envoyé des messages hostiles à la Terreur rouge et a refusé toute aide de l’État « soviétique » quand sa santé s’est dégradée et qu’il est mort, en 1921. R. Luxemburg avait une vive empathie pour la vie et la condition paysanne, mais elle ne voulait pas y voir d’éléments « nationaux ».

Conclusion sur la formation de l’URSS.

La Russie soviétique au final, à l’issue de la guerre civile, loin de faire ce que R. Luxemburg lui reprochait, a intégré dans un Etat centralisé, dominé par une bureaucratie grand-russe, héritière de la bureaucratie des tsars, toutes les nations qu’elle a pu reconquérir militairement, tout en ne parvenant à le faire que par des concessions aux sentiments nationaux. Il en résulta des situations diversifiées, dont l’étude détaillée montrerait qu’à rebours des positions de Rosa Luxemburg sur les questions nationales, ces aspirations ont joué dans le sens de la révolution et de la démocratie, et que l’unification « internationaliste » a joué dans le sens de la bureaucratie et du nationalisme dominateur russe plus ou moins déguisé.

Sur la question nationale en général.

On ne saurait accuser Rosa Luxemburg d’inconséquence. Sa position sur les cas finlandais ou ukrainien et les autres questions nationales dérive de sa position théorique générale, qu’elle s’est forgée dans sa jeunesse à propos de la question polonaise qui la concernait directement, à savoir que l’aspiration à constituer un État indépendant, complément du rejet de l’oppression nationale (rejet qu’elle appuie pleinement), est quant à elle socialement bourgeoise. L’État national serait donc une formation typique du capitalisme. Elle soutient d’ailleurs les mouvements nationaux là où elle pense que ceci pourrait être un progrès, comme dans l’empire ottoman et dans les colonies.

Là se trouve le nœud. Il peut être critiqué sous deux angles.

D’une part, l’État national a vu le jour à l’époque capitaliste, mais force est de constater que le capitalisme s’accommode de bien d’autres formes d’État et que ses tendances impérialistes contredisent et menacent ses bases nationales, lorsqu’il en a.

D’autre part, de même que, on va le voir, Rosa Luxemburg s’est étonnée de ce dogme bolchevik, né au printemps 1918 et pas avant, selon lequel élire une représentation politique au niveau national serait un acte « bourgeois », et donc selon lequel les formes « ouvrières » d’État, soviétiques, passeraient exclusivement par une sorte de structure d’assemblées pyramidales, les assemblées de base élisant celles de l’échelon supérieur et ainsi de suite, idée tout à fait originale et étrange, et n’ayant strictement rien de « marxiste », l’on pourrait pareillement s’étonner de sa propre position selon laquelle l’aspiration à un Etat national séparé est automatiquement associé à la société bourgeoise et au mode de production capitaliste. Si elle admet la possibilité d’assemblées nationales « non capitalistes », ne serait-il pas logique d’admettre la possibilité d’Etats nationaux séparés également non capitalistes ?

Cette aspiration peut prendre tel ou tel contenu social, mais l’aspiration d’un peuple – par exemple les Polonais ! – à exister de manière indépendante, sans oppression russe et germanique (très brutale et très concrète), n’a rien de spécifiquement « bourgeoise » par elle-même. Elle est tout simplement démocratique : elle vise à l’exercice de la souveraineté par la majorité. Cette aspiration ne naît pas par hasard : elle est toujours une réaction à une oppression. R. Luxemburg constatait que la noblesse polonaise n’était plus indépendantiste et que la bourgeoisie n’avait pas intérêt à l’être, et partant de l’idée que le nationalisme devait être bourgeois ou nobiliaire, elle en niait tout fondement objectif et en faisait un phénomène « petit-bourgeois », manipulable et récupérable par l’un ou l’autre impérialisme. Mais, au début du XX° siècle, c’est en fait la majorité du prolétariat qui était nationaliste, et cela non par arriération, mais parce que cela s’identifiait pour lui à la démocratie, sa condition vitale de lutte, d’existence et d’émancipation : l’indépendance signifiait le droit de s’organiser et de s’exprimer dans sa langue et de combattre ses oppresseurs nationaux et étrangers en vue de conquérir le pouvoir, si possible en même temps que la révolution russe à laquelle cette aspiration ne s’opposait en rien, mais avec laquelle elle allait de pair.

Nous pouvons maintenant passer à la démocratie.

Le combat révolutionnaire pour la démocratie ne saurait se passer de donner toute leur place aux questions agraires et nationales. Ces questions sont d’ailleurs combinées et amplifiées aujourd’hui, et nullement surannées, bien au contraire. La question agraire, c’est la question du sol, de la propriété, de l’eau, de l’environnement, de la planète, la question nationale, c’est partout celle de la souveraineté démocratique entière, qui suppose, pour s’autodéterminer, l’indépendance de fait par la destruction des appareils bureaucratiques et militaires « nationaux » et supranationaux.

Nous venons en quelque sorte de nous livrer à une petite « réfutation », voire une inversion des données politiques, de Rosa Luxemburg sur les questions agraire et nationale.

Si nous nous sommes permis cette opération, c’est parce qu’elle nous semble aider à remettre la pensée révolutionnaire démocratique de R. Luxemburg en pleine cohérence avec elle-même, et la renforcer.

Rosa Luxemburg sur les bolcheviks et la démocratie.

La polémique essentielle contre les bolcheviks porte sur la démocratie en général, sur les élections de corps représentatifs au niveau national, sur les libertés publiques, sur la « liberté politique ».

La constituante.

Rosa Luxemburg commence par donner raison aux motifs conjoncturels, liés aux péripéties de la révolution, pour lesquels les bolcheviks ont dissous l’assemblée constituante élue suite à leur victoire, en citant à ce sujet un article de Trotsky expliquant que les masses paysannes ont voté pour les s-r, les socialistes-révolutionnaires, en croyant voter pour le partage des terres, alors que les dirigeants s-r s’opposaient à ce partage et au pouvoir des soviets qui en avait pleinement ouvert la possibilité.

Ce qu’elle trouve surprenant, c’est que les bolcheviks aient conclu « de l’insuffisance particulière de l’Assemblée constituante réunie en octobre à l’inutilité absolue de toute Assemblée constituante, en général », allant jusqu’à « nier la valeur de toute représentation populaire issue d’élections générales en période de révolution. » Nous avons là une innovation théorique notoire et soudaine, de la part des bolcheviks eux-mêmes, qui ne reçoit aucune explication.

Il a fallu dissoudre la constituante, élue dans des conditions équivoques, soit, mais la logique de ce que disaient les bolcheviks eux-mêmes jusque-là, aurait été de prévoir de nouvelles élections. Au lieu de quoi ils ont érigé en dogme l’idée selon laquelle les instances élues à l’échelle d’un pays par tous sont choses « bourgeoises ». La lecture d’une brochure de Trotsky parue juste après Brest-Litovsk illustre le fait que les bolcheviks en sont arrivés à préconiser de « supprimer la démocratie en général », construisant une généralisation de leur attitude terroriste contrainte et forcée, et amplifiant naturellement celle-ci dans toutes ses terribles conséquences.

R. Luxemburg voit là l’inflexion décisive : à partir de là, systématiquement, les bolcheviks « font de nécessité vertu » et proclament comme la règle à suivre, pas seulement en Russie, les « erreurs » ou déformations que leur impose la nécessité, donc en fin de compte que leur impose le retard de la révolution en Allemagne.

Le fait que peu après, Rosa Luxemburg va dénoncer la convocation des élections à l’assemblée constituante allemande (celle qui accouchera de la République de Weimar) comme visant à créer un « contrepoids bourgeois » aux conseils d’ouvriers et de soldats nés en novembre 1918, dans le but de les liquider, a été incorporé par la suite à la démonstration censée attester qu’elle a changé d’avis et s’est rendue au point de vue bolchevik orthodoxe selon lequel élire un parlement, c’est « bourgeois ».

Là encore, la réalité concrète de son action dans la révolution allemande ne confirme pas un tel schématisme. Son opposition à l’opération politique de mise en place d’une assemblée constituante ne peut pas être séparée des batailles concrètes directes sur la force armée, le corps des officiers, la nature de l’appareil d’Etat : des conseils ouvriers aussi bien qu’une assemblée nationale ne pouvaient être véritablement souverains que si le capital avait perdu le contrôle de la force publique, ce qui n’était pas le cas. De plus, dans un article programmatique du 18 novembre 1918 elle emploie le terme de « parlement national des ouvriers et des soldats », avec une souplesse dans les termes qui évoque d’ailleurs le Lénine de 1917, et elle s’est prononcée pour la participation des communistes/spartakistes aux élections à la constituante.

Les positions de l’hiver 1918 dans la révolution allemande n’infirment donc pas la prise de position en faveur de l’élection de « représentations populaires issues d’élections générales » dans le manuscrit écrit en septembre en prison.

Mauvaise pente.

R. Luxemburg s’étonne ensuite de la place du droit de suffrage dans la constitution soviétique. Apparemment, ses informations laissaient à désirer car elle explique que la proclamation du suffrage universel est niée en pratique puisque seuls les soviets, qui, dans leur principe même, ne regroupent pas tout le monde, sont les instances élues. En fait, c’est ouvertement, après la dissolution de la constituante, que le suffrage n’était pas universel dans la République Socialiste Fédérative des Soviets de Russie (RSFSR) : la bourgeoisie, en gros, en était en principe exclue et les proportions d’électeurs nécessaires selon les différents soviets avantagent largement les villes par rapport aux campagnes et les ouvriers par rapport aux paysans.

R. Luxemburg s’en prend surtout à la restriction du droit de vote à qui travaille. Comme si c’était déjà le socialisme, comme si toute la société russe était composée de travailleurs émancipés ! Elle soupçonne que la crise sociale, économique et la guerre privent d’emploi des millions de « travailleurs » qui de fait n’auraient donc plus le droit de vote aux soviets (en fait les soviets ont maintenu ce droit aux ouvriers ayant perdu leur emploi), et elle fait remarquer que l’affermage de branches industrielles aux anciens capitalistes, l’intégration des coopératives de consommation d’origine bourgeoise dans l’organisation de l’Etat, le recours aux spécialistes bourgeois, et la fonctionnarisation de couches croissantes issues du prolétariat, déforment nécessairement les conditions réelles du vote et de la vie des soviets.

La conséquence majeure de cet embrouillamini sur le suffrage, combinée avec la liquidation des partis autres que les bolcheviks, surtout après l’assassinat de l’ambassadeur allemand Mirbach et le tournant fatal du V° congrès des soviets où l’insurrection s-r de gauche aboutit à l’hégémonie complète d’un seul parti dans les soviets, c’est qu’après avoir interdit des élections générales au profit des seuls soviets, ceux-ci à leur tour sont vidés de leur substance. R. Luxemburg devine juste, et décrit ce qui s’y passe à peu près partout à partir de la seconde moitié de l’année 1918 :

« … ceux qui gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes éminentes, tandis qu’une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir au discours des chefs, voter à l’unanimité la résolution qu’on lui présente … »

Mais cette réalité transgresse rapidement, logiquement, l’idéalisme des chefs que proclame Lénine. Sous la dictature de la vertu, la corruption monte. Dans la pratique, « … la bureaucratie reste le seul élément actif ». L’initiative des masses est paralysée. Il ne s’agit plus de dictature du prolétariat, mais de dictature fonctionnant sur le mode de l’État bourgeois, au nom de la théorie simpliste de Lénine selon laquelle l’État prolétarien serait un État bourgeois à l’envers, qui réprime les bourgeois (conception simpliste qui largue le lest de l’État et la Révolution, ajouterons-nous), une dictature de « coterie » du type « jacobin » au sens bourgeois, assortie d’un « ensauvagement de la vie publique : attentats, fusillades d’otages, etc. »

De la dictature du prolétariat à un État bourgeois tout puissant.

Fondamentalement, la conception de la dictature prolétarienne dans laquelle sont tombés les bolcheviks, à travers l’enchainement suivant : théorisation de la dissolution de la constituante, traité contraint de Brest-Litovsk, resserrement de la dictature, recours à la terreur et théorisation de celle-ci, est une conception bourgeoise.

R. Luxemburg s’inscrit ici dans la tradition marxiste, qui voit dans la « terreur », aussi bien celle des jacobins en 1793 que celle des terroristes populistes russes, une méthode bourgeoise ou petite-bourgeoise plébéienne, mais non une méthode prolétarienne de lutte ; cette manière de parler chez elle de la « terreur » n’est en rien nouvelle. La plus pointue de ses critiques est celle qui renvoie dos à dos les bolcheviks avec Kautsky : Kautsky se prononce pour le contenu bourgeois de la démocratie bourgeoise, les bolcheviks en rejettent le contenu démocratique, mais les uns et les autres sont en fait d’accord pour confondre dictature du prolétariat et dictature jacobine de type bourgeois.

Or, la dictature du prolétariat n’existe pas sans démocratie. Naturellement, elle est dictatoriale par les mesures destructrices qu’elle prend contre le droit et la propriété bourgeois, et par sa défense contre la contre-révolution. R. Luxemburg sait bien que « les révolutions ne sont pas baptisées à l’eau de rose », mais, au gauchiste autoritaire qui viendrait lui réciter cette antienne, elle répond par avance que « cette vérité banale … est assez insuffisante » !

Ce n’est pas du sentimentalisme ni du démocratisme « petit bourgeois » qui lui fait défendre la démocratie, mais une compréhension aigüe de l’impossibilité qu’il en soit autrement du point de vue de la lutte du prolétariat. En clair, déjà ce texte suggère que si la République russe des soviets n’est plus démocratique, alors il ne s’agit plus de dictature du prolétariat en Russie.

Cette conclusion, R. Luxemburg ne la tire pas, pas seulement par prudence, mais parce que le camp retranché qu’est en train de devenir la Russie rouge mène une lutte désespérée contre le capitalisme et l’impérialisme, et que l’ouverture de la révolution en Allemagne et en Europe peut encore remettre cet Etat sur les rails démocratiques de la dictature prolétarienne. Si le régime bolchevik est en train de prendre les traits d’une dictature jacobine bourgeoise sans bourgeoisie, en version « ensauvagée », ce n’est pas, comme le disent les mencheviks et Kautsky, parce que seule une révolution bourgeoise était possible en Russie, mais parce que la social-démocratie est devenue l’agent de retardement de la révolution mondiale qui a commencé en Russie.

Phrases clefs.

« … c’est un fait absolument incontestable que, sans une liberté illimitée de la presse, sans une liberté absolue de réunion et d’association, la domination des larges masses populaires est inconcevable. »

« C’est la terreur qui démoralise. »

« La liberté seulement pour les membres du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. »

L’éloge final des bolcheviks.

Après cette critique profonde, le texte de R. Luxemburg se termine sur un éloge final des bolcheviks. Eloge rationnel et fraternel d’une militante qui, déjà, s’inquiète de la construction d’un « modèle » qu’il faudrait imiter partout, et de l’apparition possible, en Allemagne et ailleurs, de « disciples » zélés prônant cette imitation.

Les bolcheviks ne doivent pas chercher à faire des miracles, à faire de nécessité vertu, à prétendre construire le socialisme – dans une parenthèse, R. Luxemburg s’étonne que Lénine ait pu parler de la Russie de 1918 comme étant en marche vers le socialisme -, à poser en exemple à suivre. Ces préconisations ne viennent pas d’une quelconque humilité ou modestie, mais du caractère international de la révolution : c’est parce que le socialisme ne peut s’établir qu’internationalement qu’il ne convient pas de s’extasier outre mesure ou de s’imaginer qu’on serait en train de s’avancer vers lui en Russie.

Mais c’est justement pour cela aussi qu’il faut, séparant « l’essentiel de l’accessoire », en revenir au mérite historique fondamental des bolcheviks :

« Dans cette dernière période, où nous sommes à la veille des luttes décisives dans le monde entier, le problème le plus important du socialisme est précisément la question directe du moment : non pas telle ou telle question de détail de la tactique, mais la capacité d’action du prolétariat, la combativité des masses, la volonté de réaliser le socialisme. Sous ce rapport, Lénine, Trotsky et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l’exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu’ici les seuls qui puissent s’écrier avec Hutten : « J’ai osé ! »

(…) En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Et c’est en ce sens que l’avenir appartient partout au « bolchevisme ». »

Tels sont ses derniers mots. Quelles que soient les défaites et aléas ultérieurs, Octobre est passé : les bolcheviks ont « osé », ils ont fait la révolution, le premier pas, la prise du pouvoir consciente par le prolétariat. Cela s’est produit, dans les pires conditions peut-être, pas au bon endroit sans doute, et ainsi de suite, mais cela s’est produit et ce levier demeure pour les combattants de l’avenir – un avenir plus long que même R. Luxemburg, qui ne se grisait pas d’optimisme, ne pouvait l’imaginer.

Pourquoi « Hutten » ?

Le surgissement de la figure de Hutten ici mérite bien un petit commentaire. Au début du grand XVI° siècle, Ulrich von Hutten est un nobliau allemand, humaniste éclairé, qui adhère à la réforme luthérienne et part au combat contre Rome et les princes, au nom de l’égalité évangélique et des libertés allemandes. Dans une certaine mesure il s’élève, avec son camarade Franz von Sickingen, au-dessus des intérêts immédiats, bornés, de sa classe d’origine, et devient pour la postérité un combattant de la liberté, d’autant qu’il est vaincu et meurt retiré, de l’épidémie de syphilis qui s’abat sur l’Europe de ce temps.

On peut s’étonner de voir R. Luxemburg recourir à une telle comparaison, et la piste qui vient d’abord à l’esprit est littéraire. Effectivement, sa correspondance de 1917-1918 nous apprend qu’elle lit le dramaturge et écrivain suisse allemand Conrad Ferdinand Meyer, auteur des Derniers jours de Hutten, par ailleurs un écrivain qui a eu une certaine importance pour Sigmund Freud.

Que cette lecture ait été lourde de sens pour elle, cela est attesté par une magnifique lettre à Mathilde Jacob du 7 février 1917, où elle suggère de mettre sur sa tombe en épitaphe la « confession de Hutten » de C.F. Meyer, qui se termine par ces mots : « Je regrette (…) de n’avoir pas montré trois fois plus d’audace. »

Puis, immédiatement, R. Luxemburg renie cette « grandiloquence », et, avec un sérieux souriant et profond, elle affirme que la bonne épitaphe serait celle de la mésange charbonnière : « tsvi-tsvi ».

Le 15 novembre 1917 à Mathilde Jacob – quelques jours après avoir appris Octobre et la mort au front de Hans Diefenbach – elle revient à ce livre de C.F. Meyer en citant cette phrase significative : « Seul celui qui ne peut faire autrement fait ce qu’il y a de plus grand. ».

Mais il ne s’agit pas que de C.F. Meyer. Dans sa prison, R. Luxemburg lit beaucoup, Grimmelshausen par exemple, sur la barbarie de la guerre de Trente Ans au XVII° siècle, et remue souvenirs et références en relation avec l’action révolutionnaire. La mise en scène des héros de la Réforme et de la guerre des paysans, ou de la guerre de Trente Ans, cette histoire allemande qui compose une sorte de préhistoire des drames européens plus modernes, est une tradition littéraire dans laquelle s’inscrit C.F. Meyer, mais qui fut illustrée avant lui par Schiller avec Wallenstein, Goethe avec Gotz von Berlichingen, et, précisément en ce qui concerne Hutten, Ferdinand Lassalle dont la pièce Franz von Sickingen, publiée en 1858, fut interdite en Prusse, et était jouée dans le théâtre populaire social-démocrate.

R. Luxemburg connait évidemment très bien cette référence. Or, dans sa pièce, Lassalle s’identifie à Hutten, précisément, et le nœud dramatique qui le préoccupe est la façon dont, pour mener sa lutte, Sickingen son ami est conduit à « ruser », à faire de la « realpolitik », contradiction nécessaire mais redoutable, propre à toute action révolutionnaire selon Lassalle.

Rosa Luxemburg sait tout cela, et, quand spontanément elle appelle les bolcheviks de cette épithète, « Hutten », ce n’est pas seulement un ornement littéraire relié à ses lectures de prisonnière, c’est une résonnance profonde et multiforme qui se fait entendre aux oreilles averties – Lénine, qui citait parfois Goethe, était une telle oreille. Nul doute qu’il a senti le regard critique de l’aigle et a commencé à le faire sien dans son dernier combat de paralysé – sur la force de la volonté, la contrainte de la nécessité, la grandeur de l’action, et le risque de la contradiction dans l’action même, risque assumé qui ne saurait brider l’action mais lui impose la conscience comme devoir.

VP, le 29/09/2016.


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